CHAPITRE 6: L’HOMME AU MOUCHOIR BLANC

Le rêve collectif les emmena plus de 300 ans en arrière. Ils n’avaient aucune emprise, exactement comme dans un rêve, car ils revivaient les souvenirs de l’oniroducteur, Jacques. Comme des oiseaux, leurs esprits survolaient les monts et les vallées mais à une vitesse proche d’un avion supersonique. Bientôt ils ralentirent au-dessus d’une ville. Ils voyaient des bâtiments blancs et pénétrèrent comme des plumes ballottées par la brise dans l’un des bureaux dont la fenêtre était grande ouverte. Il y avait une jeune femme, selon toute vraisemblance une scientifique, qui semblait être très absorbée par son travail. Ils étaient à l’université de Tours dans le service de physiologie humaine.

Au même moment, venaient d’entrer, dans le petit bureau de la femme, deux stagiaires zélés. Leurs bras étaient chargés d’une pile de documents :

– Agnès, nous avons trouvé toutes les études que tu nous as demandé, disait l’un joyeusement.

– Nous avons surligné tous les passages importants et même fait une synthèse globale, rajouta l’autre.

– Bien, merci, fit elle avec un grand sourire. Vous pouvez poser le tout sur mon bureau.

Les deux compères ne savaient pas exactement où, car la table qui lui servait de bureau était un vrai chantier. Pleins de feuilles y étaient jonchées presque pêle-mêle. Il n’y avait plus aucune place. Les deux se regardaient un peu hésitant. Elle le remarqua et leur indiqua vaguement un coin de table peu encombré :

– Mais posez-le juste là, je le lirai dès que j’aurai fini de lire ce rapport.

Ils s’exécutèrent mais semblaient manifestement attendre autre chose de sa part. L’un commença :

– On souhaiterait prendre notre après-midi…

– Oui, mais juste pour aujourd’hui, renchérit l’autre qui était resté en retrait.

Agnès n’était pas à proprement parlé un maître de stage très sévère même si elle était très exigeante sur le travail qu’elle demandait. Ils savaient tous deux qu’ils auraient ce qu’ils voulaient, mais il fallait qu’ils la jouent serrer, étant eux-mêmes consciencieux et soucieux de ce qu’elle pourrait marquer sur leur rapport de stage à la fin.

Elle leur donna son approbation sans négocier. Juste avant de partir, ils lui lancèrent :

– Faites attention quand vous partirez, il parait qu’il y a un fou qui s’est évadé de l’hôpital psychiatrique. Juste à côté.

Elle n’y prêta cependant pas vraiment attention et continuait de lire attentivement son rapport.

Agnès était plutôt belle et plutôt petite avec une silhouette longiligne. Elle avait presque la quarantaine même si elle en paraissait beaucoup moins. Elle avait pour seule famille un frère de 20 ans son cadet et une vieille tante un peu folle. Elle n’avait pas encore d’enfant et n’avait jamais été marié même si elle avait été fiancée une ou deux fois. Toutes des histoires qui avaient très mal finies. Pas un seul de ses collègues de travail n’en savait davantage car elle était très discrète sur sa vie privée. Elle affichait constamment un sourire radieux et s’était plongé à corps perdu dans son travail, seule activité qui lui apportait une satisfaction pleine depuis son dernier échec sentimental.

Jeune scientifique de renom, elle avait été en lice pour recevoir 10 ans auparavant le prix Nobel de médecine sur un sujet très complexe qui concernait la génétique humaine. Les sociétés de biotechnologies avaient tenté de l’acheter mais elle était restée fidèle à son poste universitaire sans pression… jusqu’à ce jour.

Coiffée d’un chignon sévère, la teinture noire de jais de ses cheveux contrastait violemment avec son teint pâle et son doux visage. Plutôt châtain à l’origine avec de grands yeux brun-verts, une amie qui s’était trouvé des talents dans la mode  lui avait conseillé ce nouveau look qui ne lui allait pas si mal. Elle s’était laissé faire et s’était habitué finalement à sa nouvelle tête.

– Madame Agnès Strofimenkov ?

Tiré de ses réflexions et de sa lecture, elle leva la tête. Un homme, le visage banal, plutôt fluet mais grand était dans l’embrasure de la porte de son bureau. Il avait l’air d’un commercial avec sa sacoche en cuir, sa veste et ses chaussures bien cirées, bien qu’il n’ait pas eu l’air particulièrement avenant. Elle avait sursauté, surprise par cette irruption impromptue. Assise à son bureau, elle lisait la quarantième page de son rapport important en mordillant l’une des branches de ses lunettes et se ventilait avec une grande enveloppe. En effet, c’était l’été, il faisait presque 40°C à l’extérieur depuis 6 jours. Les climatiseurs de l’université étaient en panne mais l’homme mystérieux ne semblait pas souffrir outre mesure de cette canicule.

– Oui, est-ce que je peux vous aider ? répondit-elle.

– Me permettez-vous d’entrer, Madame ? Si je ne vous dérange pas bien entendu…

Elle était un peu perplexe, cet homme faisait tant de manière et il articulait exagérément chaque mot. Que pouvait-il bien lui vouloir. Bien-sûr qu’elle était occupé, se disait-elle. Elle lisait un rapport important, avait un emploi du temps plus que chargé, elle était agacée par cette chaleur mais elle répondit avec son sourire sincère habituel:

– Bien entendu. Entrez.

L’homme franchit alors le pas de la porte et se permit de la fermer derrière lui mais d’une manière très étrange: avec son pied. Elle voulut se lever pour lui présenter une chaise bien qu’elle ait trouvé culotté qu’il ferme la porte ainsi sans son accord. Il lui lança :

– Inutile de me serrer la main, Madame, j’ai la phobie des microbes. Tous ces Aureus, ces Aeruginosa et autres Coli me donnent la nausée. (Il parlait de bactéries).

Décidément, elle le trouvait antipathique. Elle abandonna l’idée de l’inviter à s’assoir. Il le ferait, de toute façon, de lui-même, étant donné que c’était un sans-gêne, se disait-elle.

– J’ai beaucoup de choses à faire. J’ignorais que j’attendais de la visite. Vous êtes Monsieur… ?

– Vous n’avez pas besoin de connaître mon nom mais de connaître juste l’offre que je vais vous faire. Vous réfléchirez jusqu’à demain. Je reviendrai vous voir et vous me direz si vous acceptez la proposition ou non. Dans ce cas, mon employeur sera ravi d’acquérir à votre prix vos services.

Elle était offusquée. Elle se leva de sa chaise et parlait calmement, le sourire un peu crispé :

– Ecoutez Monsieur, je vais vous demander de…

Il fixait ses deux mains avec dédain, pourtant à plat sur la table :

– Je vous ai bien spécifié, Madame, que je ne voulais pas vous serrer la main. Vous pouvez rester assise.

Elle ouvrit des yeux ronds. Son sourire crispé s’était volatilisé. Elle hurla :

– Ecoutez Monsieur, je n’ai pas de temps à perdre ! Je n’ai pas l’intention de vous serrer la main non plus. J’ai la phobie des idiots qui me donnent la nausée, vous pouvez sortir !

C’était comme si elle n’avait rien dit, il commença à inspecter du regard la pièce, les étagères remplies de bouquin. Il n’osait pas trop bouger comme si le sol autour de lui était contaminé. Lorsqu’il repéra quelque chose sur l’étagère murale, il s’y précipita. Il sortit un mouchoir blanc immaculé de sa poche et prit l’un des livres qu’il posa sur la table encombrée de la scientifique. Il fut pris d’un soubresaut et fit une grimace comme s’il avait été dégouté de l’avoir touché.

– Mon dieu, mais ma parole vous êtes cinglé ! Qui vous a laissé entrer !? hurlait-elle encore.

Quand elle eut dit le mot « cinglé », les paroles des stagiaires lui revinrent en mémoire. Elle espérait que ce ne soit pas le fou évadé de l’hôpital psychiatrique. Quant à l’homme étrange, son comportement ne cessa pas de sortir de l’ordinaire. Il pointait du doigt le livre :

– L’évolution des espèces.

Elle commençait à avoir peur. L’homme était étrangement calme et avait une attitude très froide. Il était certes mince, mais il était très grand. Il était donc inutile d’utiliser la force contre lui. Elle échafaudait un plan pour pouvoir sortir de là sans avoir à trop s’en rapprocher.

– Je vais appeler la sécurité, vous leur expliquerez la théorie de l’évolution si vous le souhaiter !

Elle ne voulait cependant pas alerter qui que ce soit. Elle se disait que prendre le téléphone, composez le numéro des agents de sécurité, leur expliquer la situation, le temps qu’ils arrivent au pas de course seraient bien trop long. Il aurait déjà sauté sur elle pour l’agresser. Elle essayait de rester calme pour ne pas réveiller son instinct de prédation. Elle se remémorait ces films où les victimes devenaient folles de peur et déclenchait la rage du calme fou. Il semblait pourtant avoir remarqué la détresse d’Agnès. Il essaya de la rassurer :

– Je suis désolé, Madame, je souffre comme dirait mon entourage d’une sorte d’inaptitude à interagir de manière normale avec mes semblables. Mais j’apprends. Je vous demande donc pardon si je vous fais peur ou si je vous agace.

– Une sorte d’inaptitude à interagir avec ses semblables ??? Mon compte est bon ! Songea-t-elle.

Elle le scrutait, faisait attention à ses moindres gestes. Il était resté droit comme un piquet, le mouchoir blanc à la main. Un regard extérieur aurait pu penser qu’il voulait brandir le drapeau blanc de la paix.

Elle jeta un regard furtif par la fenêtre ouverte, mais ne voulait surtout pas le perdre de vue. Elle était au deuxième étage, elle ne pourrait pas s’enfuir par cette issue, elle avait facilement le vertige. Et s’il la défenestrait, elle pourrait sans doute survivre, se disait-elle. Elle pensa aussitôt à son coupe-papier. Elle se ragaillardit :

– Je n’ai pas peur de vous… Monsieur. Mais vous avez des manières plus que désagréables. Peut-être serions-nous plus à l’aise pour discuter de ce qui vous amène à la cafétéria. Attendez, éloignez-vous, je vais vous ouvrir la porte…

– Surement pas ! répliqua-t-il. Ce que j’ai à vous proposer ne doit être entendu de personne d’autres. Ils m’ont confié cette mission simple, je me dois de la réussir comme toutes les autres. Je suis très professionnel, vous savez.

Il s’était un peu rapproché. Elle avait un peu reculé.

– Ce n’est pas vrai, il s’est vraiment évadé de l’hôpital psychiatrique d’à-côté, avait-elle dit à haute voix. Bien, dites-moi et vous pourrez partir. Je réfléchirai ensuite à votre proposition comme convenu.

Elle espérait gagner du temps et sa confiance.

Il pointa alors à nouveau du doigt le livre qu’il avait posé sur la table :

– L’évolution des espèces.

– Oui… ?  Je vous l’offre si vous le souhaitez. Inutile de me le rapporter…

Elle s’était à nouveau rapprochée lentement du coupe-papier et pouvait presque sentir le froid du métal du bout des doigts.

– Ne soyez pas sotte, je n’ai pas besoin de ce livre.

Il eut un borborygme guttural qui provenait de son tronc et de sa gorge. Ce devait être sa façon de rire, car malgré une apparente grimace, on sentait qu’il était amusé par l’idée qu’il aurait eu besoin de lire ce livre. Il continua :

– Vous en apprendrez bien plus sur la génétique, la physiologie humaine et l’évolution des espèces en quelques jours avec nous qu’en 50 ans ici, je vous le garantis. Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle pour toutes les sciences. Mes employeurs souhaiteraient que vous soyez une parmi tant d’autres à participer au projet.

Elle avait saisi le manche du coupe-papier. Son rire peu commun lui avait glacé le sang. Elle manquait de courage pour le brandir et le faire reculer, puis sortir enfin de ce guêpier pour alerter des gens. Elle avait très chaud, elle transpirait à grosse goute et son cœur battait vite. Il tenta encore une fois de la rassurer maladroitement:

– Madame, ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne semblais pas souffrir de la chaleur ? Je ne transpire pas, je ne suis pas recouvert de cette répugnante sueur qui nourrit les milliards de bactéries qui peuplent votre peau. Je suis presque toujours d’un calme olympien alors que vous-même êtes en nage. Vous avez peur, j’entends d’ici votre cœur battre à 118 par minute, votre pression artérielle est à 15, et vous vous demandez comment sortir d’ici. Peut-être en me menaçant avec ce coupe-papier ?

Il regarda à nouveau ailleurs comme s’il cherchait un autre livre à dénicher. Il reprit de sa voix sereine :

– Je vous l’ai dit. Vous n’avez rien à craindre de moi et je ne crains pas les coupe-papiers.

Elle trouva enfin le courage et brandit la lame. Elle n’avait que faire qu’il n’ait pas chaud, qu’il sache garder son calme, qu’il connaisse son pouls et sa tension. Elle voulait mettre le plus de distance possible entre elle et lui. Elle avait trop entendu et lu des histoires d’agression en tout genre.

– Bien ! Laissez-moi sortir ! Reculez ! cria-t-elle.

– Décidément, je ne suis vraiment pas doué pour être sur le terrain. J’avais pourtant insisté pour rester au siège.

Il se parlait à lui-même en secouant la tête. Puis il s’adressa à elle :

– Ne partez pas, c’est moi qui vais m’en aller. Mais avant cela, tenez.

Il sortit de sa sacoche une jaquette noire qui contenait un CD et le lui tendit à bout de bras. Mais voyant qu’elle n’avait pas l’intention de le prendre, il le déposa sur le livre de l’évolution des espèces.

– Le mot de passe est COLOMBE. N’oubliez pas : COLOMBE. Je pense vraiment que vous ne pourrez résister à cette offre. Je ne reviendrai plus vous ennuyer, quelqu’un d’autres vous appellera, le terrain c’est terminé pour moi. Sa bouche fit une sorte de fente de travers sur son visage, esquissant ce qui ressemblait à un sourire. Il rouvrit la porte soigneusement avec le mouchoir blanc qu’il jeta dans la corbeille qui se trouvait tout près.

Agnès se laissa aussitôt tomber sur son siège les jambes flageolantes. Elle était décontenancée par cet homme bizarre. Elle regardait la jaquette noire sur le livre. Elle appela la sécurité mais nulle trace de l’homme. Même les caméras des couloirs n’avaient rien enregistré. On lui avait demandé ce qui s’était passé, ce que l’homme lui voulait et s’il y avait quelque chose qui aurait permis de l’identifier. Elle mentit, elle avait parlé de tout, même du mouchoir, mais pas de la jaquette noire. Elle rentra ce jour-là chez elle plus tôt avec le précieux objet dans ses affaires.

Elle apprit le lendemain que le fou évadé avait été capturé dans l’hôpital psychiatrique même. Il ne s’était même pas échappé. Pitoyable histoire, Il s’était juste caché dans les toilettes des infirmières. Il n’y avait eu aucune photo ni description du malade dans les médias, mais elle savait que ce n’était pas l’homme qui lui avait rendu visite la veille. Ce qui ne manqua pas de renforcer le mystère et l’intérêt de ce CD.

ONIROSCOPE

Oniroscope, tu dis ? Jamais entendu parler. Tu voulais écrire magnétoscope, non ? Ou stéthoscope, peut-être ? Non, vraiment ! Oniroscope !

Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce nom barbare ? Il provient de deux noms grecs oniros et skopos qui veut dire « observer les rêves ».

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L’usage des oniroscopes est assez répandu dans LCDC et parfois de manière détournée ou malhonnête.

Ce sont des ordinateurs quantiques complexes qui utilisent à la place d’une interface graphique (écran) le monde imaginaire des rêves généré par le cerveau du ou des utilisateurs auquel il est branché.

Ils ont été inventés au départ dans un but bien précis : afin que les puissants puissent se retrouver en rêve collectif et discuter d’affaires politiques et financières secrètes sans craindre d’être espionnés. Mais il a rapidement eu d’autres applications, en psychiatrie notamment.

Il a plusieurs fonctions :

Deux fonctions basiques (utilisées pour le loisir ou par les psychiatres en psychanalyse):

  • Lecture des rêves
  • Enregistrement des rêves (les onirographes)

Une fonction intermédiaire :

Création de rêves aléatoires ou thématiques (base onirographique artificielle) dans lesquels plusieurs personnes peuvent se retrouver.

Par exemple, les onirographes linguistiques permettent d’apprendre une langue en quelques jours en rêvant, en immergeant l’utilisateur dans la langue proposée (fonction oniropédique qui permet d’apprendre en dormant).

Une fonction avancée accessible uniquement par ceux qui maitrisent parfaitement les rêves lucides :

Elle permet à ces personnes appelées oniroducteur de créer des rêves conscients à partir de souvenirs (fictif ou non). Cela devient une autre manière de raconter une histoire.

Il existe différents modèles dont le plus ancien est un simple icosaèdre (unité centrale) associé à des casques à visières qui permettent la connexion à l’encéphale.

Comme tous les ordinateurs, ils peuvent être en réseau et comme tout réseau, s’il n’est pas sécurisé, il peut être piraté.