CHAPITRE 18: MARCHELINE STAMPTON

Que savait-il ? Il avait un profil et un nom : Vassili Patine. Il savait aussi que tous les enlevés en dehors d’être de jeunes adultes avaient en commun un syndrome très rare. Ce petit détail était une aubaine car il pourrait à n’en pas douter dresser cette liste qu’il demandait depuis si longtemps à Orsino et que ce dernier refusait de lui donner pour des raisons qui lui échappaient.

Les recherches de l’inspecteur l’avaient mené en Angleterre à l’université d’Oxford dans le département des Neurosciences. Il devait voir le Professeur Marcheline Stampton, l’éminente neurobiologiste qui dirigeait ce département. En arpentant les couloirs sillonnés par quelques hommes et femmes en blouse blanche, il se mit à repenser à une personne qui lui avait été cher à son cœur et dont il avait toujours regretté la séparation.

Mais c’est une autre femme qui l’arracha à ses pensées, moins séduisante, plutôt sèche et frêle, l’air sévère. Elle avait l’air microscopique à côté de l’inspecteur gaillard, mais le ton de sa voix montrait qu’elle n’avait l’air guère impressionnée :

– Excusez-moi monsieur, qui êtes-vous ? Je ne vous ai jamais vu ici. Que cherchez-vous ?

– Je suis inspecteur d’Interpol, madame, et je cherche le professeur Marcheline Stampford.

La femme lui jeta un regard réprobateur de bas en haut par-dessus les verres de sa paire de lunette :

– Je ne connais pas cette Stampford. Mais peut-être que vous vouliez dire StampTON, dit-elle avec une voix stridente en appuyant sur la dernière syllabe.

– Oui, c’est bien cela, vous la connaissez ?

– Inspecteur d’Interpol, c’est bien cela ? Que lui voulez-vous ?

– C’est une enquête de la plus haute importance, vous comprendrez que…

– Je suis le professeur StampTON, lui coupa-t-elle aussitôt agacée.

Elle lui montra son badge.

– Epargnez-moi le baratin habituel, avec tout mon respect. Est-ce que je peux voir votre plaque ?

Heinrich voulut lui dire qu’il n’était ni du FBI, ni de la CIA pour avoir une plaque mais sortit sa pièce d’identification d’Interpol. Elle la lut attentivement avant de lui lancer :

– Enchanté monsieur Heinrich Van Holmen… Que puis-je donc faire pour vous ? C’est un lieu insolite pour une enquête d’Interpol, non ? Je ne suis pas connaisseuse, mais il ne me semble pas qu’il y ait eu meurtre dans les parages.

– Exact. Il n’y a pas eu de meurtre ni dans les parages, ni ailleurs, en tout cas aucune preuve dans ce sens. Pourrions-nous discuter dans un endroit privé ?

– Mon bureau n’est pas loin. Suivez-moi…

En marchant, ils rencontrèrent quatre techniciens en blouse à qui elle ordonna des consignes très strictes sur des expériences auxquelles il ne comprenait absolument rien. Il comprit que le professeur Stampton était non seulement très respectée, mais manifestement très crainte aussi.

Elle s’en rendit compte car avant de le laisser entrer dans son sanctuaire, elle lui dit :

– Il faut maintenir les troupes au pas, sinon les objectifs ne sont jamais atteints.

Il avait trouvé étrange cette manière de désigner son équipe scientifique.

– Êtes-vous au fait du jargon médico-scientifique ? lui demanda-t-elle encore.

– Non, répondit-il simplement.

– Parfait, rentrez et asseyez-vous. Je ne vous propose rien à boire ni à manger, je n’ai rien de ce genre ici. Juste deux minutes, j’ai message important à envoyer.

Elle écrivait visiblement un long SMS. Pendant ce temps, l’inspecteur faisait le tour du propriétaire des yeux : le bureau était exactement comme il l’aurait imaginé. Du mobilier en bois et ancien, des livres épais plein les étagères, des récompenses accrochées sur les murs côtoyant des tableaux, des fenêtres hautes encadrées par d’épais rideaux rouges et des lampes de bibliothèques qui diffusaient une lumière tamisée. Il jeta un œil aux deux portes opposées du fond et sur l’une d’elle était inscrit « secrétaire » en anglais. Il s’assit sur une chaise qui lui semblait être du mobilier Louis XVI ou napoléonien. Il n’était pas sûr, il n’y connaissait rien.

– Pas de problème, je vous remercie de me recevoir.

– Je vous en prie. Alors dites-moi tout. Je suis intrigué, lui dit-elle avec un ton plus doux. Elle le scrutait par-dessus ses lunettes, assise en face de lui.

– J’enquête sur un réseau criminel international d’enlèvement et il y a de fortes chances que les patients que vous suivez pour le syndrome Lefaye-Smith soient les cibles. Aussi, je souhaiterai avoir une copie de la liste de ces patients pour anticiper ces enlèvements.

Il eut un silence. Elle le regardait attentivement et finit en soupirant par dire :

– C’est très étrange. D’autant plus que c’est la troisième fois que je reçois la même demande d’une autorité en l’espace d’un mois.

– Comment ça ? demanda Heinrich interloqué.

Qui d’autres pouvait bien s’intéresser à cette liste, pensait-il.

– Un ecclésiastique dépêché par le Vatican est venu en premier. Puis un agent de l’OMS.

– Le Vatican ? L’OMS ? Est-ce que vous vous rappelez de leur nom ou de quelque chose qui aurait pu sortir de l’ordinaire pendant vos entretiens ? Peut-être un signe particulier, un tatouage… ?

– Hum…non, désolé. Mais je me souviens encore de l’agent de l’OMS. Je n’oublie jamais un beau visage, avait-elle dit presque sur le ton de la rêverie.

Heinrich sortit alors une photographie de sa poche et lui montra :

– Est-ce que c’est cet homme ?

La photo montrait un homme aux yeux bleus acier, un visage taillé dans le roc qui semblait avoir une allure très guerrière.

– Je peux ? demanda-t-elle en prenant déjà la photo en main.

Il la lui céda. Il ne fit pas attention à son étrange attitude qui ne dura que quelques secondes. Comme si elle était en pamoison devant la photo de l’homme aux yeux bleus acier.

– Oui, c’est bien ce monsieur, l’agent de l’OMS. Il avait un léger accent russe,… oui c’est bien lui.

Heinrich marmonna entre ses dents :

– Vassili Patine !

– Oui, il a dit qu’il s’appelait Vassili Patine. Il avait un besoin urgent de cette liste. Le secrétaire d’état m’a même appelé en personne pour que je la lui donne. Je n’avais aucune raison de me méfier. Est-ce qu’il est recherché ?

Heinrich se demandait avant de répondre à la chercheuse pourquoi ce cher Vassili avait eu besoin de cette liste il y a moins d’un mois alors qu’il opère ses méfaits depuis bien plus longtemps :

– Un mandat d’arrêt international a été lancé contre lui. Ne vous en faites pas, rien ne vous ai reproché. Quand est-il venu vous voir ?

– Mon dieu, mais hier !

– D’accord. Pouvez-vous me fournir cette liste et me dire sur quoi vous travaillez exactement ici ?

Elle tapota sur son clavier d’ordinateur et quelques secondes plus tard l’imprimante de son grand bureau se mit en marche en crachant des feuilles imprimées. Elle expliquait :

– Je mène une étude clinique de phase III sur une nouvelle molécule qui pourrait améliorer la vie des patients atteint du syndrome Lefaye-Smith. L’hypermnésie en particulier peut être un handicap. Ils souffrent comme vous le savez peut-être d’une mémoire éléphantesque, les plus prodigieux peuvent lire la bible et la réciter entièrement sans faute même plusieurs années après. Ils souffrent aussi de synesthésie, ils voient ce qu’ils entendent pour faire simple, et tous sans exception ont leurs organes inversées. Pour certain, c’est problématique. La molécule en question leur permet de perdre la mémoire pour dire simplement. Mais croyez-moi, elle reste tout de même supérieure à celle du commun des mortels. Mais ça leur change complètement la vie.

– Quelle est le nom de cette molécule ?

– C’est confidentiel, je suis navrée.

– Bien. Combien sont-ils dans votre étude ?

– Il y a 144 000  patients inclus à travers le monde.

– Excusez-moi… vous avez dit 144 000 ?!

– Oui, je sais. C’est énorme pour une étude mais la société qui nous finance tenait à ce que tous les patients bénéficient du traitement expérimental.

– Non, je pensais juste qu’il n’y avait qu’une centaine de personne atteinte, trois cents tout ou plus.

– Vous êtes mal informé. Ceux qui ont un stade 1 sont environ 300 effectivement.

– D’accord. Quel est le nom de cette société, s’il vous plait.

– Cette information est également confidentielle. Mais je vous promets de leur demander leur aval pour vous délivrer autant d’information que nécessaire.

– Très bien. Je suppose que vous avez rencontré quelques-uns parmi eux ? Les 144 000…

– En tant qu’experte de ce syndrome, j’ai été pratiquement tous les chercher à travers le monde pour leur expliquer la maladie et surtout leur proposer de participer à l’étude.

– Ils ont tous accepté ?

– Presque tous, oui. Tenez, voici la liste des 144 000.

– Il prit une pile de feuille où était inscrit une liste de nom, d’adresse et de numéro de téléphone et un code patient sous forme de code barre.

– Qu’est-ce que c’est le code de barre, demanda-t-il ?

– Cela permet d’accéder plus rapidement à leur dossier et à leur caractéristique biométrique et génétique…

– Je ne vais pas vous demander si c’est légal.

– Mais pour qui me prenez-vous monsieur ! Une renégate !

– Docteur …

– Professeur, rectifia-t-elle toujours courroucée.

– Professeur, saviez-vous qu’une trentaine de cette liste ont été enlevé au cours de ces derniers mois dans des conditions effroyables et sans demande de rançon.

– Visiblement, vous ne me posez pas la question, mais vous l’affirmez. Et non ! Je l’ignorais, je n’ai rien à voir là-dedans. Je les aide, je suis scientifique, vous comprenez.

– Avez-vous les coordonnées ou un numéro pour joindre cet agent de l’OMS ? lui demanda-t-elle en pointant la photo de son long doigt.

– Oui…

– Donnez-le-moi, s’il vous plait.

– Voilà, dit-elle en lui donnant sa carte de visite.

– Ça ne vous a pas traversé l’esprit de me la donner quand on a évoqué le nom de Patine ?

Elle ne se donna même pas la peine de répondre.

– J’ai une dernière question, dit-il en se levant, vous n’avez aucune idée de la raison de ces enlèvements ? Une particularité de ces patients qui seraient exploitables ?

– A part leur extraordinaire mémoire… non.

– Très bien. Je vais devoir perquisitionner tout ce qui est en lien avec l’affaire. Et vous demandez de ne plus toucher à rien et donc de ne plus revenir dans ce bureau jusqu’à nouvel ordre.

– Mais ce n’est pas possible !

– Je suis navré, je n’aimerai pas vous inculper pour entrave à une enquête internationale… professeur, en lui montrant devant son nez le fameux mandat tiré d’une de ses poches de sa veste.

La voix du professeur devint bizarre, comme si elle avait été subitement enrouée :

– Sale type ! Je n’ai pas immigré sur cette planète pour que vous me fassiez tout perdre !

Les yeux d’Heinrich devinrent ronds comme des billes :

– Pardon ?

En guise de réponse, elle lui sauta à la gorge comme un criquet. Le bond qu’elle avait effectué comme une athlète n’avait rien de naturel, et sa force non plus. L’inspecteur avait un mal fou à se dégager de son étreinte, il sentait les veines de son cou et de son visage gonflé, prêt à rompre. L’instinct de survie lui commanda que ce n’était pas une femme frêle sans défense, il lui asséna un coup de poing sur la face. Mais cela n’avait rien changé. Il en donna un deuxième puis un troisième, puis fonça contre l’un des murs pour l’écraser de tout son poids. Elle céda. Il reprit son souffle et entreprit de prendre son revolver pour la tenir en joue. Elle bondit sur le côté et voulait se lancer à nouveau contre lui.

– Stop ou je tire !

A ce même moment, la porte d’entrée du bureau s’ouvrit. Il reconnut la personne. Son cœur fit un bond dans poitrine :

– Vassili Patine !

Il comprit que le long SMS qu’elle avait envoyé tout au début lui était adressé pour qu’il vienne. Il comprit son comportement étrange face à la photo…

Elle profita de ce moment de stupeur pour le désarmer. Vassili, presque aussi massif, fonça sur lui avec un rictus. Ancien officier de l’armée néerlandaise, Heinrich en avait conservé de sacrés réflexes, il pivota laissant son adverse être entrainé en avant par son propre poids puis lui asséna un sacré crochet dans le ventre, enchainé par un violent coup de coude dans le dos pour qu’il finisse sa course au sol. Le professeur rentra à nouveau sur le ring en sautant et gesticulant le menaçant de coup de pied sec et bien placé. Elle maitrisait visiblement un art martial. Elle l’attaqua au visage puis aux côtes. Il parait tant bien que mal les coups de la furie avec les bras et ne trouvait aucune ouverture « pour lui botter le derrière » comme il aurait souhaité le faire.

Mais il avait oublié Patine qui se releva et lui rendit la monnaie de sa pièce en lui donnant un coup en traître par derrière dans les côtes. Le pauvre inspecteur se cabra de douleur mais rendit l’appareil par un coup de pied arrière. Trop lent, le russe esquiva son coup et attrapa son pied. Il fit une manœuvre de krav-maga et mit à terre Heinrich si violemment que ce dernier était à moitié assommé.

La chercheuse-ninja s’approcha avec son arme à feu et lui dit :

– En fait, monsieur Van Holmen, il y a bien eu meurtre à Oxford. Hier, le professeur Marcheline Stampton a été assassiné par mes soins et j’ai pris sa place. Et, il n’y aura aucune perquisition !

Il était incapable de parler, trop sonné. Vassili l’acheva d’un coup de poing.

CHAPITRE 7: DANS LA FORÊT DE SOIGNES

Elle court, elle court à en perdre haleine. Elle court aussi vite que ses jambes le lui permettent. Elle évite les obstacles aux mieux qu’elle distingue à peine dans la noirceur des bois. Les rayons de la lune bienveillante ne parviennent à percer que difficilement les branchages touffus de cette partie de la forêt. Elle n’entend plus ses poursuivants. Les a-t-elle semés ? se demande-t-elle.

La curiosité prit alors le pas sur l’instinct de fuite : elle osa l’instant d’une seconde jeter un œil en arrière dans cette folle poursuite, mais ce fut la seconde d’inattention de trop. Ses jambes perdirent la cadence, une légère dépression dans l’humus, un caillou ou une racine, personne ne le saura jamais, et elle perdit l’équilibre. Emportée par sa propre vitesse, elle tomba comme un boulet de canon vers l’avant, roula dans un massif de ronces et d’orties. Tout cela n’avait duré que quelques secondes mais cela lui avaient paru durer une éternité. Elle finit sa chute contre un tronc d’arbre, endolorie, le poignet et la cheville lésées.

L’adrénaline l’empêchait de ressentir la douleur mais pas la peur. Elle se releva et comprit rapidement qu’elle ne pourrait plus courir ni marcher : l’un de ses pieds n’étaient pas dans le bon sens. Elle en eut des sueurs froides et manqua de s’évanouir. Elle traîna tant bien que mal comme un poids mort sa jambe mal en point, en étouffant courageusement ses cris de douleurs à chaque cloche-pied qu’elle effectuait et qui lui assénait une douleur terrible. Elle s’assit dans un coin au milieu des arbres en espérant que ce serait là la meilleure cachette, attendant le jour salvateur qu’on vienne la sauver de ces fous dangereux. Une heure avait semblé s’écouler, la forêt était silencieuse et elle s’était assoupie, épuisée. Elle fouilla sa poche et en sortit son téléphone portable. Elle appuyait dessus désespérément, mais l’écran restait noir. Il n’y avait plus de batterie, c’était inutile de lancer un appel de secours. Elle jeta de rage loin devant elle son appareil. Quelqu’un le rattrapa à la volée :

– Nous t’avons regardé dormir…jeune fille…

Un frisson d’effroi la parcourut :

– Qui… qui est là ?! Qui est là ?!! S’il vous plait…

– Chhhhhhhhhut… jeune fille… ne gaspille pas ta salive…

La voix était haut perchée et peu rassurante. C’était celle d’un homme. Elle discerna dans la pénombre entre deux arbres, une ombre encapuchonnée.

– Pas de réseau et maintenant plus de batterie…c’est vraiment pas de chance, hein…

Elle voulut se relever mais en s’appuyant sur son poignet cassé, elle ressentit un choc foudroyant qui l’a fit retomber à la renverse.

La silhouette s’approcha, puis une autre, puis trois, puis plusieurs autres encore. Il y avait, en tout, une dizaine de personnes qui portaient des masques pour dissimuler leur visage, une cape et une capuche noire qui l’encerclaient.

– Je vous en prie, ne me tuez pas, suppliait-elle en pleurant.

– Ton ami était un dommage collatéral. Il était là au mauvais moment, au mauvais endroit. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est de ta faute, jeune fille. Si tu t’étais gentiment laissé faire dès le début…

L’un des hommes sortit une sorte d’éperon au bout duquel il y avait une aiguille.

Quand elle vit l’objet, paniquée, elle se mit à se traîner sur le sol pour échapper à ses tortionnaires. Ces derniers gloussaient, l’un deux retient ses jambes et un autre la retourna. Il la bloquait par les bras et les pieds. Elle se débattait comme une lionne. L’homme à l’éperon lui planta la fine aiguille dans le ventre en prenant son temps comme s’il voulait savourer chaque instant de son action. Elle fut étonnée de rien ressentir, ce qui était une maigre consolation.

L’homme ressortit l’aiguille de l’éperon ensanglanté et l’admira. Une petite lumière verte apparut dessus.

– C’en est une autre ! Parfait, emmenez-là ! Tu es très attendue jeune fille, si tu es sage, tu auras des bonbons… Difficile de croire que cette petite chose pourrait se défendre contre nous tous d’un simple claquement de doigt…

Elle se mit alors à hurler comme une démente couvrant les ricanements inquiétants des encapuchonnés :

– Non, non, laissez-moi ! Au secours, au secours, au … se…cou…r… !

Et elle perdit connaissance. L’aiguille était recouverte d’un poison neurotoxique.

Le lendemain à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans les locaux d’Interpol à Lyon.

– Heinrich ! Il y a un appel pour toi sur la 6, c’est important.

L’homme décrocha son combiné et appuya sur la touche 6.

– Inspecteur Van Holmen, je vous écoute, dit-il avec un léger accent flamand.

– Bonjour inspecteur. Il y a eu un autre enlèvement, dit la voix dans le téléphone.

L’inspecteur se redressa sur son siège. Son air était plus attentif. C’était un homme très grand, très carré, blond avec une barbe de trois jours, et de petits yeux bleus azurs.

– Je veux savoir où et quand, et j’arrive sur le champ.

– La forêt de Soignes, au sud-est de Bruxelles, hier soir.

– Vous êtes sûr que nous avons affaire au même groupe ? demanda-t-il.

– Oui, les indices semblent concorder. Nous sommes à … 29 victimes.

– 29 hommes et femmes, entre 15 et 32 ans, enlevés de par le monde… Et la victime de hier ?

– Pélagie Dekker, 17 ans. On a retrouvé son téléphone sur les lieux.

– Envoyez-moi tout sur ce que vous avez sur elle.

– C’est déjà fait inspecteur.

– Merci. Je serai à Bruxelles dans la journée.

– Encore une chose inspecteur…

– Quoi donc ?

– Il y a un témoin…qui a survécut. Il est hospitalisé.

– C’est inespéré ! J’arriverai dans la journée.

Et il raccrocha, la mine grave. Il sortit du bureau et du bâtiment sans dire un mot, marcha vers le parc de la tête d’or, puis lorsqu’il se sentit un peu à l’écart, il prit son téléphone portable, l’ouvrit, retira la puce pour en mettre une autre. Il appela le 1296.

La voix d’une femme était au bout.

– Allô ?

– Inspecteur Van Holmen.

– Un instant, s’il vous plait, fit la voix. Et à peine trois secondes plus tard :

– Heinrich ?

Cette fois, c’était la voix d’un homme avec un léger accent italien.

– Ecoutez, nous avons 29 victimes.

– C’est fâcheux.

– Oui, c’est fâcheux ! hurla-t-il. Il serait temps que vous me donniez la liste pour anticiper ces enlèvements.

– Déjà, calmez-vous et ensuite, vous savez que ce n’est pas possible. Retrouvez ceux qui ont fait ça. Nous vous avons donné toutes les clés en main pour réussir dans cette mission.

– En mentant à mes supérieurs sur ce qui se passe réellement ? Vous savez ce que je risque ? Ce n’est plus possible ! Donnez-moi cette liste.

– Trouvez la confrérie, Heinrich, et vous retrouverez les victimes…en vie, je l’espère. Mais je ne peux pas vous fournir la liste, et vous savez pourquoi. Ne la redemandez plus. Vous êtes le meilleur dans votre profession, prouvez le nous.  Et ce n’est pas en restant dans votre bureau à Lyon que vous y arriverez. On compte sur vous. Et une dernière chose : ne dites rien à personne et surement pas à vos supérieurs, les enjeux comme vous dites, vous les connaissez. Et c’est pour cela que vous avez acceptez en connaissance de cause.

Et l’homme raccrocha. Les traits finement ciselés de l’inspecteur se crispèrent. Il était en colère et frustré. Il redémonta son portable pour échanger les puces :

– Il faut que je réfléchisse autrement. Commençons par le témoin puis le lieu de l’enlèvement.

Quelques heures plus tard dans une clinique de la périphérie de Bruxelles :

L’inspecteur Heinrich Van Holmen entra dans la chambre du témoin, un jeune homme brun au teint maladivement pale était allongé, relié à des perfusions. Torse nu, des bandages enserraient son ventre.

– Ils m’ont poignardé ces lâches et m’ont jeté comme une ordure dans un fossé, dit-il remarquant que les yeux de l’inspecteur s’étaient attardé sur ses pansements.

– Vous vous en sortirez ? demanda-t-il platement.

– Je suis plus coriace que j’en ai l’air. Mais hélas, je n’ai réussi apparemment pas à la sauver. Vous êtes l’inspecteur, n’est-ce pas ? On m’a prévenu que vous viendrez.

– Oui, c’est bien ça. Et vous êtes ?

– Gamil.

– Vous entreteniez quel genre de relation avec la victime ?

– J’entretiens, vous voulez dire. Jusqu’à preuve du contraire, elle n’est pas morte, juste enlevé, non ?

– Oui, quelle relation entretenez-vous avez mademoiselle Dekker ?

– Je suis son copain…Oui, je suis un peu plus vieux qu’elle mais je n’ai que 21 ans, elle en a 17, dans quelques années, on y verra rien.

– Je ne suis pas là pour votre différence d’âge. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce qui s’est passé ?

– Je l’ai encouragé à m’accompagner à une rave party en forêt. C’est la mode, genre on est connecté avec la nature, le retour aux sources. Et des types ont débarqués avec des masques et des capes. On a cru qu’ils étaient juste un peu spéciaux, et qu’on était dans le même trip. Mais ils ne dansaient pas. Ils cherchaient quelqu’un ou quelque chose et s’étaient postés un peu partout dans la foule. Quand ils ont repéré Pélagie, ils ont essayé de l’emmener. Elle s’est défendue, je me suis battu, et là, ils ont sorti des poignards. J’ai compris qu’il ne rigolait pas. J’ai hurlé à Pélagie de s’enfuir. Elle a détalé mais moi ils m’ont étalé. Tous les autres au lieu de nous aider ont fui aussitôt. La rave n’était pas vraiment légal…

– D’accord. Vous souvenez-vous de quelques choses qui sortiraient de l’ordinaire ?

– A part des types qui portaient des masques et des capes, vous voulez dire ?

– Et Mademoiselle Dekker vous a-t-elle paru différentes ces derniers jours ou semaines, son entourage… ?

– Non.

– Est-ce qu’elle s’est confié sur un sujet particulier ?

– Non plus…

– D’accord. Je vous remercie jeune homme.

– Oh attendez ! Elle faisait beaucoup de cauchemars ces derniers jours. Elle disait qu’elle revivait la nuit la journée du lendemain ou quelque chose comme ça. Mais je ne pense pas que ça a à voir avec son enlèvement…

– Tout est important. Reposez-vous, vous m’avez aidé plus que vous ne le pensez.

– Monsieur…vous la retrouverez, n’est-ce pas ?

– Nous ferons ce que nous pourrons pour cela.

– Inspecteur ?

– Oui ? répondit-il d’un ton presque exaspéré.

– Les couteaux, je veux dire les poignards. Ils avaient tous le même logo gravé dessus.

– Lequel ? il avait l’air soudainement beaucoup plus intéressé.

– un oiseau…peut-être, je n’en suis pas sûr… c’était le bordel, il faisait noir.

– Reposez-vous…

Et il sortit pour de bon cette fois-ci, l’air songeur.