CHAPITRE 14: LE SYNDROME LEFAYE-SMITH

Heinrich se retrouva à nouveau, presque à la tombée de la nuit, dans un autre parc à quelques kilomètres de la ville de Lyon. Le lieu de rendez-vous lui avait été donné quelques heures plus tôt alors qu’il rendait visite à sa jeune fille malade à l’hôpital. Il avait épousé il y a plus de dix ans une française avait qui il avait filé le parfait amour. Ils avaient eu une fille mais lorsqu’ils apprirent qu’elle avait une maladie du sang incurable, leur couple ne put survivre à cette terrible nouvelle, à cela et à bien d’autres choses qui devenaient insolvables pour les deux. Il allait donc voir sa fille aussi souvent que son boulot le lui permettait en évitant soigneusement de croiser son ex-épouse et son nouveau compagnon.

Il cogitait dans sa tête en regardant les rares passants se promener, attendant que l’homme au mouchoir blanc, Gasper l’androïde, ne se manifeste. La recherche de l’avocat qui avait permis la libération de Vassili Patine avait fait chou blanc. Ou plutôt, ils avaient découvert que le fameux avocat avait trouvé la mort dans un accident de voiture quelques heures seulement après son tour de force. Cette piste n’était donc pas exploitable pour retrouver la trace du fantôme Patine.

Cela ne l’avait pas pour autant abattu, car il était sur autre une piste bien plus fructueuse qui le ferait avancer dans son enquête dix fois plus vite que ces dernières semaines : il avait découvert en ré-épluchant les dossiers, en réécoutant les bandes et en appelant quelques confrères à travers le monde que tous les enlevés avaient un point commun. Un point commun pour le moins étonnant qui serait passé aisément inaperçu sans son sens du détail et un peu de chance : tous sans exception souffraient d’un syndrome très rare. Si rare qu’il ne toucherait qu’environ trois cent personnes dans le monde (sur les sept milliards d’être humain). Appelé le syndrome Lefaye-Smith, il fut décrit pour la première fois en France et au Royaume-Uni au début du siècle dernier par un médecin qui compris que les patients atteints souffraient de synesthésie et d’hypermnésie avec un situs inversus. C’est-à-dire que les patients voient les sons et entendent les couleurs, ont une mémoire éléphantesque exceptionnelle et non-sélective et que la place de leurs organes étaient inversés (leur cœur est donc à gauche au lieu d’être à droite).  Il avait peut-être là une liste de personne à surveiller pour anticiper les enlèvements et coincer les criminels. Il lui manquerait donc plus qu’à connaître le mobile de leur crime.

– Détective Van Holmen, vous êtes en avance comme d’habitude…

La voix caractéristique de Gasper et sa lente articulation des mots l’avait tiré de ses pensées. Il lui répondit un peu agacé :

– Ou alors c’est vous qui êtes souvent en retard…

Son interlocuteur qui était comme à l’accoutumée dos à lui sur le banc public ne releva pas et poursuivit :

– Nous avons décrypté la vidéo du téléphone de la jeune fille.

– Et ? C’est exploitable ?

– Nous n’avons aucun visage, une voix tout au plus.

– C’est tout ? demanda-t-il étonné, s’attendant à ce que Gasper nuance ses propos.

– Je suis désolé de ne pas faire avancer d’avantage votre enquête mais nous avons appris que vous êtes bien plus en avant que vous ne le dites.

– Vous me surveillez ? demanda-t-il consterné.

– Oui, absolument. Mais pour votre sécurité, détective. Nous ne voulons pas qu’ils vous arrivent quoi que ce soit alors que vous travaillez pour nous sur cette affaire.

– Bien, dit-il juste avec une pointe de scepticisme. Sachez que je vous aurais parlé de tout cela à un moment ou un autre, mais professionnellement parlant, je préfère être sûr de ce que j’avance avant de partager des informations. Surtout dans ce type d’affaire.

– Bien, répondit l’homme en imitant le ton qu’avait pris Heinrich précédemment.

– Un mandat d’arrêt international sera lancé contre la personne de Vassili Patine dans maintenant moins de 24H, enchaina-t-il.

– Pourquoi ?

– Il est inculpé dans l’un des enlèvements et est donc soupçonné de faire partie de ce groupe.

– Gasper semblait réfléchir :

– Vassili Patine… hum… ne serait-ce pas un pseudo ?

– C’est possible. J’espérais que la vidéo nous dévoile un visage et nous permette de l’identifier clairement avec les photos que nous avons.

– Voyez-vous, si vous nous fournissez la photo de cet individu, nous serions peut-être en mesure de le retrouver plus rapidement qu’avec vos méthodes habituelles. D’où l’importance de nous communiquer tout ce que vous savez.

– Je vous enverrai la photo…

– D’autres choses ? demanda-t-il.

–  Oui, connaissez-vous le syndrome de Lefaye-Smith ?

L’homme avait paru vouloir se tourner en entendant Lefaye-Smith, dérogeant à tous ses principes de précaution.

– Non, je ne connais pas, avait-il cependant répondu calmement.

– Vous êtes sûr, insista-t-il persuadé d’avoir perçu une réaction dans son attitude.

– Sûr et certain. J’ai juste connu un Lefaye par le passé. Mais rien à voir.

– Tous les disparus ont ce syndrome. Je suis presque sûr que c’est le critère principal pour être enlevé par ces fanatiques. Quant à savoir pourquoi, je l’ignore encore, continua Heinrich.

– Combien ont ce syndrome ?

– 300 ou un peu plus… dans le monde. Ils sont synesthésiques, hypermnésiques et …

– … Ont un situs inversus, c’est bien ça, avait continué l’homme.

– Oui ! Vous connaissez alors !

– Non, je ne connais pas le syndrome, je vous l’ai déjà dit. Mais je l’ai déjà lu dans un protocole d’expérimentation.

– Un protocole d’expérimentation ?

– Je vous en ai trop dit.

– Je suis censé tout vous dire mais vous de votre côté, vous êtes avare en information, se fâcha-t-il. Comment suis-je censé avancé sans votre complète coopération ?

– Ne vous plaignez pas. Nous savons ce qui peut vous être utile dans votre enquête. Le reste n’a aucune espèce d’importance.

Il eut un silence  de quelques secondes qui fut rompu par une question :

– Monsieur Somboli demande comment va votre fille, demanda Gasper avec une certaine absence d’empathie.

– Ah vous ne la surveillez pas, elle.

– Non, elle n’est pas en danger vu qu’elle n’enquête pas pour nous, répondit-il au premier degré.

– Il n’y a aucun changement dans son état. Ça fait des semaines que ça dure.

– Il y en aura, soyez patient. Le traitement que nous lui avons fourni ne fera pas que lui donner quelques mois ou années de sursis. Mais elle sera complètement guéri, monsieur Somboli l’a encore certifié.

– Si monsieur Somboli l’a certifié…encore…

Gasper prit son mouchoir blanc habituel sortit le paquet de sous son imperméable et le glissa derrière lui. Heinrich le récupéra et s’en alla aussitôt sans même un au revoir, sans même un signe.

CHAPITRE 11: ORSINO SOMBOLI

Orsino Somboli était un homme de taille moyenne. Assez trapu, le haut du crâne dégarni et avec de petits yeux tirés qui lui donnait un air de fouine. Il avait pourtant une assez grande prestance. Il racontait qu’il était d’origine italienne et aimait prendre parfois un faux accent du pays pour amadouer ses pairs. Ce n’était pas un homme désagréable, il était même de très bonne compagnie surtout quand il était accompagné de jolies jeune femmes. Malgré son physique qui n’était pas spécialement attrayant, sa réputation le précédait et il était connu pour avoir fait tourner la tête de nombreuses femmes. Mais à présent, il arborait une alliance à son annulaire gauche qui témoignait qu’il était bel et bien marié. Sur la table de son bureau impeccablement bien rangé était posé le cadre photo de sa petite famille : une femme magnifique à la chevelure rousse flamboyante qui avait l’air bien plus jeune que lui. Elle tenait un gros bébé tout blond et tout potelé qui souriait avec ses deux petites dents de lait. Sûr de lui et intelligent, nul doute qu’il avait également misé sur son élégance et son bagou pour obtenir tout ce qu’il possédait et arriver à la place qu’il occupait.

Il était debout face à la fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit noire. Seules les quelques étoiles du ciel, la lumière jaune de sa petite lampe de bureau et l’écran large de son ordinateur venaient éclairer ponctuellement ce décor sombre. Son bureau, celui de la direction générale d’Hexagon Industries, était au 6eme et dernier étage d’un immeuble de verre moderne, de forme pyramidale et à base hexagonale.

Dans la même pièce que lui, à peine visible dans la pénombre, un homme au visage banal, fluet et grand, un mouchoir blanc à la main semblait attendre de lui des instructions. C’était le même homme qui avait abordé et effrayé Agnès quelques jours plus tôt et le même homme qui avait récupéré le petit paquet en carton d’Heinrich.

L’écran informatique était ouvert sur une page où l’on pouvait voir la photo d’Agnès. Elle était accompagnée de tas d’information à son sujet et le mot « alerte », écrit en gros et en rouge, qui clignotait. Orsino s’adressa à une pieuvre téléphonique :

– Docteur Strofimenkov ? Vous êtes toujours là ?

A plusieurs milliers de kilomètre de là, Agnès était resté muette au bout de son téléphone portable. Elle finit par répondre, se demandant toujours s’il s’agissait d’un canular :

– Oui, je suis toujours là, Monsieur Somboli. Je suis, comment dire, surprise par tout ce que je viens d’apprendre et tout cela est tellement soudain…

– Je comprends. Ne vous inquiétez pas, sachez que nous sommes tous passé par là, y compris moi-même.

– Ah ? Ah bon ?

Elle ne savait pas quoi dire d’autres. Elle ne savait pas quelle question posée, elle en avait tellement.

– Docteur, je pense qu’il est tard pour vous comme pour moi-même. Je voulais juste vous souhaitez en personne la bonne arrivée dans notre compagnie. Vous le désirez toujours, n’est-ce pas ?

Elle répondit « oui » précipitamment.

– Parfait, j’en suis heureux ! Nous reprendrons tout cela demain et toutes vos questions trouveront leur réponses très rapidement, vous verrez. Bonne nuit Docteur, reposez-vous bien, vous en aurez besoin.

– Heu Merci, vous aussi Monsieur Somboli.

La communication s’interrompit laissant Agnès seule face à elle-même et à toutes ses interrogations.

Dans le bureau de la direction, une voix, qui articulait exagérément les mots, résonna :

– Est-ce que j’ai réussi, Monsieur ?

– Mon cher Gasper, vous avez échoué. Mais si cela peut vous consolez, vous m’avez fait gagné un pari.

– Mais elle a accepté la proposition, rétorqua-t-il.

– Oui, mais pas le lendemain de votre désastreuse intervention.

Orsino souriait à l’homme qui avait une mine triste :

– Mais ne vous en faites pas, cela ne gâche en rien le fait que vous êtes un spécimen unique.

– Un spécimen, monsieur ?

– Un homme unique, pardon ! Corrigea-t-il.

La bouche de l’androïde fit une drôle de moue. En réalité, c’était sa manière d’exprimer son contentement.

– Vous souhaitez aller la chercher à l’aéroport demain ?

– Oh non, Monsieur. Le terrain, c’est fini pour moi. Elle a voulu m’éperonner avec un coupe-papier vous savez. Mais je ferai le nécessaire pour qu’elle arrive ici sans qu’elle n’ait à se soucier de quoi que ce soit. Et puis de toute façon, je dois revoir le détective pour lui rendre son paquet. Nous avons presque pu en retirer tout ce dont nous voulions savoir.

Orsino éclata de rire :

– Bien, je peux aller dormir sur mes deux oreilles, vous êtes diablement efficace. Bonne nuit Gasper. Je ne vous sers pas la main.

– Non, monsieur, vous êtes plein de microbes.

Orsino riait de bon cœur en sortant de son bureau. « Mon dieu ! Sacré personnage ». Il était précédé de Gasper, l’androïde phobique au mouchoir blanc.