CHAPITRE 21: REVELATIONS HYPNOPOMPIQUES

Les esprits rêveurs pilotés par Jacques s’étaient retrouvés, flottant,  dans un espace blanc et nuageux qui ne semblait pas avoir de limite. Ils se sentaient comme dans un océan tiède, prêts à immerger à l’air libre.

– Où sommes-nous ? demanda Sonja, étonnée d’avoir pu émettre un son.

– Dans la phase hypnopompique du sommeil, répondit-il. Vous allez recouvrir peu à peu certaines de vos capacités motrices parce que nous allons bientôt nous réveiller. Ça va durer un petit moment, alors n’hésitez pas à me poser des questions sur ce que vous avez vu et entendu.

– Jacques, une question nous brûle les lèvres, commença Aldric, et ça concerne surtout ce que nous n’avons pas vu.

– Laissez-moi deviner…, s’enquerra-t-il, vous voulez savoir ce qu’Agnès et moi avions vu sur ce CD ?

– Absolument ! s’exclama le journaliste.

– Eh bien, c’était une sorte de prospectus électronique pour donner envie de rentrer chez Hexagon Industries, un prospectus suffisamment convaincant pour laisser sa vie derrière soi pour en embrasser une autre plus secrète mais peut-être plus trépidante intellectuellement. Les premiers fichiers racontaient comment la société Hexagon Industries avait été fondée.

– Ah oui, et comment a-t-elle été fondée ?

– C’est une longue histoire. Mais vous êtes là pour ça. Ça commence entre les années 1936 et 1940, lorsque les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne. Ils avaient mis en place une organisation scientifique, l’Ahnenerbe, chargée de faire des recherches sur les origines aryennes de la race germanique. Leurs enquêtes les ont menés dans le monde entier y compris en Antarctique, sur les Terres de la Reine Maud qui’ils confisquèrent à la Norvège, en tout cas une partie pour la rebaptiser : Nouvelle-Souabe. Les nazis ne se sont pas juste implantés sur ces terres glacées pour la pêche à la baleine comme cela avait été officiellement dit mais surtout parce qu’ils y avaient découvert sous la glace une civilisation antique bien antérieure à celle des sumériens et dont l’avancée technologique était comparable à celle des minoens de la méditerranée. Mais en dehors de cette comparaison, elle ne ressemblait en rien à ce qui était connu. D’autant plus qu’on avait toujours pensé que ce continent avait été constamment recouvert de glace depuis que l’homme était Sapiens sapiens, et que le premier homme à y avoir posé son pied sur son sol gelé l’avait fait au 18e siècle.

– Je l’ai étudié en Histoire des Uchronies: les nazis cachés au pôle sud dans des soucoupes volantes. Cette théorie ridicule faisait fureur dans les milieux conspirationnistes avant l’Enigma.

– Cela n’a rien à voir mais vous ne serez pas au bout de vos peines quand vous entendrez la suite. Ce qu’ils avaient découvert n’était que les vestiges d’une partie de la basse cité d’un des sept ensembles urbains de ce qu’on appellerait aujourd’hui une mégalopole. Ils l’ont appelée Antillia.  Elle s’étendait sur 600 000 km2 avec 60 millions d’habitants, presque autant que la région des Grands Lacs en Amérique à l’époque de mes 18 ans.

– Une mégalopole antique, vous dites ? Et elle daterait de quand ?

– Elle aurait brutalement disparu il y a 73 500 ans avant notre ère avec l’éruption du supervolcan indonésien Toba. L’ère glaciaire qui avait déjà commencé et qui a été renforcé par l’éruption, a mis fin à cette brillante civilisation. Rendez-vous compte : la civilisation de Sumer, il y a 6 000 ans, la civilisation des Minoens, il y a 4 000, et là, ils découvrent une civilisation extraordinaire, 73 500 ans ! Mais rien à voir avec une possible Atlantide, plutôt située 11 000 ans plus tôt.

– Toba… ne serait-ce pas le volcan dont on dit qu’il a failli provoquer l’extinction de l’humanité.

– C’est bien cela, Aldric.

– Orsino, pourquoi dites-vous que l’on ne sera pas au bout de nos peines ?

– Parce que la cité haute d’Antillia était complètement différente de la basse. Le niveau technologique de ceux qui l’ont construite dépassait largement la nôtre.

– Effectivement, je ne m’y attendais pas à celle-là.

– Les habitants de cette mégapole maitrisaient vraisemblablement la navigation spatiale et transdimensionnelle.

– Est-ce que vous nous parlez d’extra-terrestres ?

– Absolument pas. Je parle d’humains vivant à l’ère du paléolithique moyen avec une avance technologique d’au moins un million d’année sur les sociétés du début du 21e siècle.

– Et une telle civilisation aurait été anéantie par une super éruption qui a eu lieu il y a quelques milliers de kilomètre d’eux ? Ils sont peut-être juste partis vers les étoiles, ils maitrisaient bien les voyages spatiaux… ou alors Il y a quelque chose que vous ne nous dites pas, n’est-ce pas ?

– C’est vrai. La basse et haute cité montrait des traces de batailles. Les nazis ont pensé à un soulèvement, une guerre civile…

– Mais ce n’était pas cela, n’est-ce pas ?

– Après la seconde guerre mondiale, les chercheurs de l’île Deslimbes songeaient plus à une agression venue de l’extérieur.

– Quand vous dites extérieur, ce n’est pas extérieur à l’Antarctique, j’ai l’impression ?

– Extérieur à la Terre. Mais ce n’est pas forcément là encore une fois une agression extra-terrestre, ou plutôt devrais-je dire une agression non-humaine. Car en arrivant à ce point d’avancée technologique et d’expansion de colonies habitées dans l’univers, la notion de terrestre et d’extra-terrestre devient obsolète.

Les nazies ont donc pu profiter pendant un certain temps de ce qu’ils avaient découvert sur le continent de glace pour avoir le dessus sur les alliés et s’assurer la victoire. Ils ont adapté ce qu’ils avaient pu adaptés. C’est-à-dire pas grand-chose au début de la guerre, mais ça a été suffisant. Les missiles V2 en sont un exemple. Le reste était resté à un stade expérimental.

– Sauf qu’ils n’ont jamais gagné. Qu’est-ce qui s’est passé ?

– S’ils n’ont pas gagné, c’est grâce en partie, à des espions de l’intérieur, de l’Ahnenerbe en particulier, qui n’adhéraient absolument pas à la doctrine de leur gouvernement. Ils ont trahit l’idéologie hitlérienne pour la bonne cause et pour l’Allemagne qu’il souhaitait voir renaître. Ils ont pu révéler aux alliées cette découverte insolite et il s’en est suivi la bataille de l’Antarctique qui n’est évidemment pas écrite dans les livres d’Histoire. Il leur fallait couper la route du Pôle Sud aux forces de l’Axe, investir la mégalopole et s’approprier une technologie qui aurait pu les aider à renverser la vapeur en Europe et dans le Pacifique.

– Qu’est-ce que les alliés y ont trouvés ?

– L’arme atomique, pardi. Ils y ont trouvé des données essentielles. Sans cela, les américains auraient mis quelques années de plus à la mettre au point, et l’Histoire aurait été bien différente. Cette bataille de l’ombre avait, cependant, irrémédiablement détruit les vestiges et rendus quasiment inexploitable ce qui avait été conservé des millénaires sous la calotte polaire.

A la fin de la guerre, le traité de l’Antarctique a gelé toute revendication de territoire par les nations, en partie à cause d’Antillia. La Nouvelle-Souabe se trouvait être sur la Terre de la reine Maud, revendiqué au départ par les norvégiens, ce qui n’était acceptable ni pour les américains, ni pour les russes et les autres vainqueurs. La collaboration sur Antillia a été de mise, mais seulement entre pays de l’OTAN pendant la guerre froide. Mais ils se sont vites rendu compte que la Nouvelle-Souabe était un bout de terre aride et congelé, complètement ravagé par les pillons. Mais les soviétiques, eux, ont eu toutes les notes, recherches, dossiers sur l’antique cité polaire lorsqu’ils ont ravis Berlin et Munich, le siège de l’Ahnenerbe. Tout avait été transféré à Moscou puis Saint-Pétersbourg, Leningrad à cette époque, dans un département secret de recherche scientifique dirigé à l’époque par un certain professeur Théophane Sannikov.

– Sannikov, Sannikov, ça me dit quelque chose…mais oui !

– Bien-sûr que ce nom vous dit quelque chose, Sonja. C’est le Tesla de la physique théorique, oublié par tous et redécouvert depuis peu. Je ne le savais pas à l’époque, mais c’était un oncle éloigné de ma famille. Mais il était surtout l’un des plus grands physiciens théoriciens de notre histoire, l’égal d’Einstein, que ses contemporains n’ont jamais pu connaître puisqu’il avait travaillé dans l’ombre de la guerre froide puis du traité de non-divulgation lorsqu’il avait finalement rejoint l’île Deslimbes.

Pourtant, il aurait gagné à être connu et à rentrer dans les livres d’Histoire et de physique comme Albert Einstein pour avoir découvert quelque chose de plus extraordinaire que la physique quantique : la physique sannikovienne et l’effet Sannikov pour voyager dans les mondes alternatifs. Rien que cela. Je vous l’accorde, il a réussi à le faire grâce aux notes des Allemands décryptés d’Antillia, mais Oppenheimer et les autres ont eu le même coup de pouce pour la bombe atomique… Bref…

A l’époque des sondes Vénéra qui visitait Vénus, dans les années 1960-1970, les soviétiques envoyaient également des sondes d’exploration spatiales dans d’autres univers, grâce à Sannikov. Plus de 99% d’entre eux étaient vides, inhabitables, chaotiques, avec des lois physiques étrangères aux nôtres… mais les autres qui restaient étaient extraordinaires. Quand les américains s’étaient vantés d’avoir posé les pieds sur la lune, les soviétiques avaient marché dans la discrétion la plus totale sur d’autres planètes comparables à la Terre.

– Vous plaisantez ? Qu’est-ce qu’ils y ont trouvés ?

– Rien.

– Comment ça, rien ?

– Toutes ces planètes qu’ils ont trouvées étaient devenues arides et irrespirables. Ils y ont trouvé, certes, des traces d’anciennes civilisations intelligentes, mais toutes avaient semble-t-il essuyé une guerre cataclysmique qui semblait avoir eu lieu à la même époque. Tous ces mondes avaient été brûlé en un instant.

– Quelle époque… ?  Vous me faites peur…

–  A l’époque de l’éruption du mont Toba.

– Je comprends maintenant. C’est pour cela qu’ils avaient invalidé la thèse des nazis. Ils pensaient que ce qui avait attaqué la cité de l’Antarctique avait également attaqué tous ces mondes simultanément et provoqué leur extinction.

– Absolument, Sonja. Et vous verrez dans nos voyages oniriques que le signal Enigma a un lien très étroit avec toute cette histoire.

– Mais ça n’explique pas tout ça … cette île mystérieuse et cette société inconnue au bord du monde, je veux dire.

– Oui, ça n’explique pas tout cela, mais on y arrive. Une seule sonde a débarqué sur un monde habitée qui n’avait pas été ravagée par une ancienne guerre. Ce fut le 12 juin 1983.

La sonde avait envoyé les données d’une étoile de 1,1 masse solaire et de métallicité voisine à notre soleil. En général, c’était bon signe pour avoir une planète qui avait été habitée par une quelconque forme de vie. Sauf qu’il n’y avait autour d’elle aucune planète. Et pour cause, c’était un système binaire, ou plutôt trinaire.

– Un système de trois étoiles sœurs liées par la gravitation, marmonna Aldric.

– L’étoile qui ressemblait à notre Soleil, Dussarès, tournait autour d’un barycentre avec un couple de naine rouge qui se tournait l’une autour de l’autre : Seroris Major la plus massive et Seroris Minor la plus petite.

C’était impensable à cette époque de croire qu’une planète pouvaient se former et se maintenir dans un environnement gravitationnel aussi complexe…

Mais ils en découvrirent pas une mais deux ! Nimba, une super-terre, trois fois la masse de notre planète, entièrement recouverte d’eau avec une épaisse couche nuageuse et qui orbite autour du système Seroris. Beaucoup plus loin, orbitait une géante gazeuse, presque une fois et demi notre Jupiter, Sandalphon, mais avec une densité voisine de celle de Saturne. Et c’est autour de cette dernière qu’ils ont trouvés les perles rares.

– Les perles rares ?

– Oui, les précédentes sondes ont trouvé des mondes habités dans un même système stellaire : Daneb, Lielos et Gabar, des satellites quasi-jumelles de la terre orbitant autour de la majestueuse Sandalphon.

– Et les gens de là-bas… ?

– La dame Ildiko venait de Daneb.

– Elle nous ressemble beaucoup.

– En apparence, oui. Nous avons beaucoup de similarité parce qu’il semblerait que les humains d’ici et de là-bas aient eu un ancêtre commun ou qu’il y ait eu mélange pendant des milliers d’années avant que le grand cataclysme interrompe tout échange. Mais la séparation depuis ces 70 000 ans a créé un éloignement génétique évident, une différence culturelle et linguistique. Et alors que nous, sur Terre, étions repartis de zéro technologiquement, ces derniers avaient déjà une grosse avance.

Rendez-vous compte que les civilisations de là-bas n’exploitaient pas du tout le sous-sol de leur planète mais ceux des nombreux astéroïdes et comètes de leur nuage d’Oort. Ils appelaient ça le nuage des Cassitérides, il était habité par des robots-miniers. Ils maitrisaient le voyage spatial, mieux que nous, la robotique mieux que nous. La seule chose qu’ils ignoraient, en apparence, et que les soviétiques possédaient, c’était la technologie des passes-mondes, élaborés par Sannikov grâce aux documents nazis d’Antillia.

Après la peur de subir une conquête par ces humains d’un autre univers, une confiance mutuelle fragile s’est installée et il s’est donc naturellement créé une collaboration. Mais ils ne voulaient pas uniquement collaborés avec les soviétiques mais avec toutes les nations de notre monde, au grand désarroi des russes, vous l’imaginez. La révélation aux américains faillit créer un incident diplomatique très grave, mais le choc passé, la curiosité et l’envie d’aller de l’avant prit le pas sur les rancœurs. C’est le contact des deux civilisations qui a accéléré le dégel de la guerre froide et permis la création de cette île et d’Hexagon Industries pour préparer les générations futures des deux mondes. Par contre, si dans le système Dussarès-Seroris, tous les habitants connaissaient l’existence de la Terre et de ses habitants, ici, seuls quelques hommes et femmes de l’élite politique mondiale savaient qu’il y avait des habitants au-delà du voile qui sépare les mondes.

– Excusez-moi Jacques, je retourne un peu en arrière parce qu’une chose me turlupine : si sur notre planète, Antillia témoigne d’une grande guerre, que des milliers de mondes sont devenus arides et inhospitaliers à cause de cette même guerre, il devait y avoir chez nos nouveaux amis, des traces aussi de ces combats, non ?

– Aucun vestige, selon eux, mais un récit épique mythologique, qu’ils nomment les Cantos d’Elium et appris par tous les enfants dans leurs écoles, qui relatent une guerre des dieux, la théomachie, qui aurait provoqué l’extinction de nombreuses espèces intelligentes et la disparition de nombreux mondes à travers le multivers. En longueur de texte, nous ne sommes pas loin du Mahabharata des indous.

– Je reste tout de même perplexe sur les motivations de votre sœur pour s’être précipités sur l’île Noire avec ces révélations, même si elles dépassent l’entendement.

– Oui, vous avez raison. Le CD lui avait révélé quelque chose dont elle ne pouvait pas résister à l’appel. Et même si le verrou psychologique subliminal l’avait empêché de s’en rappelé jusqu’au déconditionnement, elle ne pouvait pas faire machine arrière.

– Vous nous faites languir !

– Ma sœur avait vu sur ce CD et avait compris qu’elle pourrait participer à révolutionner notre monde. Les archéologues qui ont écumé les vestiges d’Antillia, ont compris que les humains de cette super civilisation dont on ne retrouve quasiment les traces évidentes qu’au Pôle Sud, n’étaient pas tous totalement humains. C’était un système féodal dont l’itération des noms des vassaux et des suzerains s’étendaient sur plusieurs centaines d’années voire un millénaire au moins dans les archives. D’autres sources et indices ont permis de comprendre que ces êtres humains trompaient la mort et vivaient éternellement à l’échelle humaine et étaient considérés par leurs contemporains « normaux » comme des dieux.

– Cela a suffi à la convaincre ?

– Bien-sûr que non ? Elle n’est vraiment pas du genre à croire à ce genre de chose. C’est la preuve biologique qui la fait basculer. Vous savez que dans ma jeunesse des mammouths très bien conservés avaient été découvert dans le pergélisol sibérien… Eh bien, l’expédition franco-américaine en Nouvelle-Souabe avait trouvé sur le site d’Antillia le corps d’un de ces surhumains, mort bien entendu, mais suffisamment conservé pour dévoiler le secret de sa longévité.

Aldric et Sonja se demandant où il voulait en venir, il se mit à citer quatre vers du poème d’Homère, l’Iliade :

« Du poignet jaillit l’immortel sang de la déesse,

L’Ichor, tel qu’on le voit couler chez les dieux bienheureux :

Ne consommant ni pain ni vin aux reflets flamboyants,

Ils n’ont pas notre sang et portent le nom d’Immortels »

– L’ichor ! s’exclamèrent-ils.

– Oui ! La bactérie symbiotique de nos cellules, version allégée, qui nous permet de vivre deux à trois fois plus longtemps que nos aïeux. Le graal de la médecine que j’aime appeler « le midi-chlorien des dieux de la protohistoire ». Avec ce minuscule organisme, elle savait que si elle réussissait à nouveau à l’adapter aux humains de la terre, la famine n’existerait plus, la surexploitation agricole ne serait plus nécessaire, 97% des maladies infectieuses ne seraient plus une menace, plus de maladies métaboliques, plus de maladies nutritionnelles et plein d’autres avantages.

– Comment pouvait-elle être sûre que ce n’était pas un montage, un canular… ?

– Parce que celle qui avait présenté cette partie n’était autre que la meilleure amie de notre mère et sa marraine. Elle était aussi scientifique. J’étais trop jeune pour me rappeler d’elle quand elle est décédée à la suite d’un long combat contre le cancer mais Agnès l’avait bien connue et avait été très proche d’elle. C’est sûrement ce choc psychologique qui a permis de momentanément lui faire oublier ce qu’elle a vu tout en conservant sa volonté de venir sur l’île.

– Vous n’aviez pas été affecté par cette amnésie programmée alors ?

– Si, mais dans une moindre proportion. Je n’ai d’ailleurs pas eu besoin de déconditionnement. C’est un système multicanal dont le pilier est le canal émotionnel, il me manquait celui-là pour que le verrou soit parfaitement opérationnel.

– Et qu’a vu Peter sur son CD ?

– Je ne l’ai jamais su et il ne l’a dit à personne. Je suppose que ça l’avait suffisamment bouleversé pour ne pas qu’il veuille le partager.

CHAPITRE 8: L’APPEL DANS LA NUIT

Des jours passèrent pourtant sans qu’elle ne prête attention au CD qu’elle avait rangé dans un coin et oublié. Des jours passèrent sans qu’elle ne reçoive aucun coup de fil de la part d’une mystérieuse organisation ou la visite d’un étrange personnage. Elle avait vite oublié cet incident et était retourné à sa vie calme et insouciante. Son jeune frère, Jacques, qui n’était autre que le futur maître de l’île Noire dans sa prime jeunesse, était venu lui rendu visite pour quelques jours. Il habitait maintenant à Paris chez leur tante un peu folle alors qu’il allait tenter de décrocher le concours de médecine pour la seconde fois à la rentrée.

Il était en cuisine et s’évertuait à concocter un bon petit plat pour le diner. Il ressemblait beaucoup à sa grande sœur sauf que ses yeux étaient plus clairs et il était plus grand. Il manipulait farine, sel et poivre, frappait des citrons, effleurait des herbes, surveillait la cuisson de ce qui se trouvait dans la poêle.

– Pour une fois, tu ne mangeras pas tes vieilles pizzas congelées, s’enorgueillissait-il.

– Tu sais bien que je n’ai vraiment pas le temps de me faire à manger…

Elle savait bien que ce n’était pas une raison valable.

– C’est à se demander comment tu fais pour rester aussi mince. Si Lisa savait. Tu sais qu’elle me force à manger 5 fois par jour !

Elle en profita pour changer de sujet et demander :

– Ah au fait comment va notre tante ?

– Elle va bien ! Toujours aussi fêlée, tu l’imagines. Mais elle est gentille. Ça lui fait du bien que je sois là-bas avec elle, même si parfois elle me tape sur les nerfs !

Elle lâcha un petit rire. Elle rangeait sa table à manger où était amonceler des tonnes d’affaire. Décidément, elle n’était pas plus ordonnée au travail que chez elle. Une jaquette noire de CD glissa et tomba sur le sol. L’épisode de l’homme au mouchoir blanc lui revint.

– Tu sais ce qu’elle a fait la dernière fois ? demanda son frère.

– Non, dis-moi…

– Elle a acheté une cage pour oiseau qu’elle a …

Elle ne l’entendait plus. Elle était soudainement obsédée par le contenu du CD. Elle partit dans sa chambre pour le lire sur son ordinateur personnel. Elle entendit le ventilateur de la machine tourner à plein régime lorsqu’elle l’introduisit dans le lecteur. Quelques secondes plus tard :

– Tu m’as entendu ?

Jacques avait fait irruption dans sa chambre.

– Jacques ! Tu es fou, tu m’as fait peur !!!

– Je te demande pardon, mais qu’est-ce que tu fais ? Tu n’as pas fini de débarrasser la table, où est-ce qu’on va manger ?

Elle soupira. Elle avait trop l’impression qu’il était le grand frère et elle, la petite sœur.

– J’arrive…, tu as bientôt terminé ?

Elle retourna au salon oubliant son obsession. Elle n’avait pas vu qu’un programme s’était ouvert sur l’écran.

– Presque. Dans 5 minutes à peine.

Elle alluma machinalement la télévision. Il était 20H et c’était l’heure du journal.

– Dis-moi, ça sent drôlement bon, qu’est-ce que tu nous as cuisinés ?

– Je t’ai préparé des joues de lotte façon meunière, tu m’en diras des nouvelles. C’est simple à faire, mais très bon. C’est un très bon ami qui m’a montré la recette.

– Waouh, toujours un vrai cordon bleu, c’est ta copine qui doit être contente.

– Tu lui demanderas la prochaine fois que tu monteras à Paris.

Il lui fit un clin d’œil complice.

Ce soir-là, ils regardèrent un reportage sur les possibilités de la vie ailleurs dans l’univers. Et ils firent un focus sur Enigma, le mystérieux signal radio capté quelques mois plus tôt par les radiotélescopes en provenance de l’espace profond. Les scientifiques étaient certains qu’il était d’origine extra-terrestre. Jacques était passionné par ce genre de chose, Agnès beaucoup moins.

Le reste de la soirée se passa entre rire et discussion lorsque vint l’heure du coucher. Ils décidèrent tous les deux qu’ils installeraient un logiciel sur leur ordinateur pour aider les scientifiques à traiter les données de ce fameux signal.

Jacques partit dans sa chambre et elle fit de même. Son ordinateur ne s’était pas mis en veille et sur l’écran une page s’était ouverte. Tout était écrit en anglais. Et il fallait manifestement qu’elle écrive un mot de passe pour avoir accès au contenu.

– Ah oui, le CD ! Elle l’avait encore oublié décidément.

– Qu’est-ce qu’il disait déjà ? « Pigeons » ? …« Tourterelles » ? …Non, « colombes » !

Mot de passe refusé.

– Ce n’est pas « colombes » ? J’étais pourtant sûr. Essayons « colombe » sans le s.

Mot de passe refusé.

Elle essaya ensuite tout en majuscule :

– COLOMBE

La page devint noir quelques secondes et lorsque la page revint, elle crût tomber à la renverse.

– C’est impossible ! s’écria-elle.

Elle parcourait les pages avec frénésie et émettait parfois des petits cris d’étonnement ou de contentement. Il était 2H du matin passé.

Elle tomba enfin sur la dernière page qui ressemblait à un contrat en bas duquel il suffisait de cliquer pour accepter les termes.

– Qu’est-ce que je fais, je suis folle. Ça ne peut pas exister…

Elle cliqua et aussitôt dans la minute la sonnerie de son téléphone portable déchira le silence de la nuit. Elle fronçait les sourcils non pas parce qu’elle était mécontente mais parce que des centaines de questions se bousculait dans sa tête. Elle n’était pas étonnée de cet appel. Loin de là. Elle savait qui était au bout du fil, ou du moins elle savait pourquoi on l’appelait. Tout était lié au fait qu’elle avait cliqué sur ce bouton.

A la cinquième sonnerie, elle répondit.

– Allo ?

– Docteur Agnès Strofimenkov ?

La voix était profonde et grave, presque suave.

– C’est moi-même, répondit-elle.

– Je suis monsieur Somboli, le Président Directeur Général. Nous sommes ravis de vous compter parmi les effectifs d’Hexagon Industries.

CHAPITRE 3: LE SIGNAL ENIGMA

Le vieil homme dans l’embrasure ouvrit plus grand le battant des portes en chênes. En dépit de son apparence très âgée, il était fringuant et tout pétillant. Il était difficile de croire qu’il allait bientôt partir définitivement.

– Si vous voulez bien vous donnez la peine…

Il fit un geste à la jeune femme asiatique et aux autres pour les inviter à entrer. Ils s’exécutèrent tous comme un seul homme. Ils traversèrent une antichambre, qui ressemblait plus à un large couloir, avant de découvrir la fameuse salle des rendez-vous. Une salle vaste et lumineuse, de décoration victorienne, percée d’une large baie vitrée qui donnait sur un parc boisé et à travers laquelle filtrait la lumière du soleil des fins d’après-midi. Il y avait des tableaux, une table sculptée, un divan, des chaises et quelques fauteuils.

Le vieillard n’était pas seul, ses deux fils et sa fille étaient présents. Il se dirigea vers son siège, aidé d’une canne à pommeau et s’assit ; tandis que ses enfants plaçaient la journaliste et son acolyte. Quant aux autres, ils commençaient à installer leurs appareils sophistiqués d’enregistrement sensoriel  un peu partout dans la pièce. Ils flottaient dans les airs sans bruit.

– Je vous prie d’excuser mon majordome, c’est un androïde quelque peu pointilleux, très à cheval sur les horaires, mais il est très gentil. Vous avez près de 20 minutes de retard et je suppose qu’il était passablement agacé… vous étiez sûrement en train d’aider nos écureuils pour l’hiver qui vient.

Il y avait quelque chose d’irréel et de malicieux dans sa voix.

– Un androïde, j’aurai dû m’en douter, pensait-elle.

Puis elle dit à haute voix :

– Toutes nos excuses à votre encontre, monsieur l’ambassadeur, des problèmes techniques, je suis confuse.

Elle jeta un regard noir aux techniciens et s’avança en tendant sa main que le vieil homme serra chaleureusement.

– Je vous en prie…, ex-ambassadeur. Je ne suis maintenant qu’un homme au crépuscule de sa vie. Nous allons rester un bon moment ensemble alors appelez-moi juste Jacques.

– C’est entendu, Jacques. Je suis Sonja Kosan, reporter de Planète, c’est moi qui ai été en relation avec votre agent de communication. Vous pouvez m’appelez Sonja. Et voici mon collègue Aldric Mazart, en présentant le jeune homme brun.

– Monsieur Jacques, c’est un honneur de vous rencontrer. Balbutiait-il.

– Mais enfin Aldric, si je peux me permettre de vous appeler par votre prénom ; ne faites pas tant de cérémonie, je souhaiterais que vous m’appeliez juste Jacques.

Ce dernier acquiesça, visiblement ému de serrer la main de cet homme. Il répéta juste poliment « Jacques ».

Puis, s’adressant à l’assistance :

– Mais asseyez-vous, prenez place, prenez place… Par quoi commençons-nous ?

Tout en s’asseyant, elle sortit d’une sacoche en cuir bleu marine une tablette tactile 3D dernier cri. Elle déclara :

– Oh monsieur, enfin Jacques, c’est réellement un honneur de vous rencontrer vous êtes une figure historique des Deux-Mondes. Nous faisons un documentaire, comme vous le savez peut-être, sur cette période charnière de notre Histoire. Et nous savons que, pour l’avoir vécu vous-même et pour avoir eu un rôle déterminant dans les changements de notre planète, vous êtes la personne la plus indiquée, la mieux placée pour nous raconter ce qui s’est passé ; nous donner des détails qui n’entrent pas forcément dans les livres d’Histoire mais restent tout de même des anecdotes précieuses pour comprendre l’état d’esprit de l’époque, des gens.

– Oui, tout à fait, je sais pourquoi vous êtes là. C’était mon idée.

Il dévia son regard vers les personnes vêtues en noir et blanc qui terminaient d’installer leurs appareils en les connectant en réseau :

– Mais servez-vous, servez-vous, il y a à boire pour toutes les gorges sèches, là-bas.

Il indiquait une porte dissimulée. Il interpella un homme d’une cinquantaine d’années, qui en paraissait vingt-cinq. Mais il était presqu’aussi maigre que lui :

– Vous, jeune homme ! Allez prendre un remontant pour vous regonfler un peu ! Vous semblez tout lyophilisé ! Les jeunes, je vous jure…

Il se recentra sur Sonja. Il leva les yeux au ciel, fouillant dans sa mémoire et mit l’index sur la commissure de ses lèvres. Cela lui donnait un petit air d’enfant cabotin qui contrastait avec son grand âge. Puis il commença, chacun suspendu aux mots sortant de sa bouche.

– Laissez-moi me rappeler le début exact de cette odyssée… Oui,… c’était il y a 350 ans de cela exactement, 18 ans après ma naissance. L’ancien radiotélescope d’Arecibo à Porto-Rico avait reçu le signal. Un signal radio de 72 heures émanant du vide intersidéral. Il changea à jamais et irrémédiablement l’Humanité et son Histoire. Ironiquement, ce grand événement avait eu lieu le dimanche 1er  avril en 2001. Nombreux, parmi les grands médias, ne relayèrent l’information que le lendemain. Mais de toute évidence, comme vous vous en doutez, et compte tenu de la nature de l’information, tout le monde, y compris moi-même, n’y avons pas cru. Nous pensions que c’était un canular du 1er Avril ; que c’était pour faire le « buzz ».

Pendant qu’il parlait, il avait saisi à bout de bras un dossier sur la table sculptée. Il en retira un vieux papier jauni qui était sous plastique et le tendit à Aldric. Voici un extrait d’une ancienne dépêche écrite de l’Agence Française de Presse qui relate ce que mes contemporains ont appelé pendant plusieurs années le signal Enigma. Lisez-le à haute voix pour tous nos amis, s’il vous plaît, je n’ai plus une très bonne vue.

Aldric s’exécuta :

« Depuis ce matin à 11H56, heure universelle, le plus grand radiotélescope du monde, à Arecibo, Porto-Rico, capte un signal radio non cyclique, non-répétitif et non-aléatoire de provenance inconnue mais extérieur à la Terre. Il pourrait s’agir du premier signal extra-terrestre qui prouverait clairement l’existence d’une vie intelligente ailleurs que sur notre bonne vieille planète. »

Jacques reprit aussitôt :

– Et c’est peu dire ! Les médias de par le monde ne parlèrent bientôt plus que de cela. Une surmédiatisation selon certains mais qui a marqué les esprits. Les experts scientifiques multipliaient les déclarations et les conférences. Ils ne pouvaient laisser échapper leur excitation quant à la quasi-certitude de l’existence d’une vie intelligente extraterrestre capable d’émettre un signal radio.

Sonja, se sentant un peu mise à l’écart de ne pas avoir eu le précieux papier à lire entre les mains, intervint en posant une question, avec tout son sérieux et tout son professionnalisme :

– Vous rappelez-vous de la première conférence officielle ?

– Oui, en effet. Cette conférence était très attendue. Elle a eu lieu quinze jours plus tard. Je n’ai vu que la retransmission au journal de 20 heures, parce qu’elle avait eu lieu aux Etats-Unis. Elle était organisée par le SETI, le programme de recherche d’une intelligence extraterrestre. Ils avaient alors déclaré que le signal Enigma était un signal de forte puissance que l’on pouvait comparer à un laser. Il avait duré près de 72 heures et avait été confirmé par le radiotélescope interféromètre californien ATA le jour même et celui de Burbank en Virginie. Puis le lendemain, par les radiotélescopes européens. Ceux de l’institut Max Planck en Allemagne et de Nançay en France… et celui de Jodrell Bank en Angleterre, il me semble.

Sonja l’interrompit. Elle voulait éviter la monotonie d’un monologue, même si cela serait gommé au montage. Sa tablette en main, et la manipulant avec un doigté d’experte, elle lui suggéra :

– Je souhaiterais, Jacques, vous montrer un extrait de cette conférence et que vous me racontiez votre ressenti par rapport à tout cela. Ne vous en faites pas, la traduction vocale est intégrée.

Elle tapotait frénétiquement sur l’écran. Des images semblaient bondir à sa surface. Puis son pouce et son index en forme de pince extirpèrent une petite boule de lumière hors de la tablette, qu’elle jeta devant elle. Une vidéo holographique en émergea : au beau milieu de la salle des rendez-vous, se tenait un homme d’une quarantaine d’années, barbu, des lunettes rondes, simplement vêtu, le visage émacié et fatigué mais clairement excité par la caféine et par ce qu’il était en train de déclarer. Il gesticulait derrière un pupitre de conférencier :

« Nous sommes certains, vu la puissance phénoménale du faisceau de l’onde radio et sa configuration, que le signal Enigma a été émis intentionnellement. Nous confirmons qu’il s’agit bel et bien d’un signal non-humain, qui ne provient d’aucun de nos satellites ou de nos sondes spatiales, ni d’un quelconque objet naturel de l’univers. Nous confirmons, avec certitude, que ce signal est d’origine intelligente et extraterrestre ! »

A cette annonce, on pouvait entendre la réaction bruyante de l’assemblée de la conférence. On ne pouvait que la deviner car elle n’était pas projetée. L’homme reprit :

« Aujourd’hui, nous sommes malheureusement incapables de décrypter et de connaître le contenu des informations transmises, ni l’origine du signal. Et ce, en dépit de son apparente simplicité, assimilable à un code binaire informatique classique. Le signal Enigma est en réalité très complexe et surtout très lourd. A la minute où je vous parle, des experts du monde entier planchent sur ce problème fascinant. Mais la masse des données transmises dépasse largement les capacités d’analyse des ordinateurs du SETI et ceux mis à notre disposition. C’est pourquoi, nous invitons la population du monde, tous ceux qui ont un ordinateur, à participer en téléchargeant gratuitement sur notre site le logiciel SETI@home, afin que nous puissions trouver ensemble, ce que les petits hommes verts ont à nous dire. »

La vidéo se coupa comme un arrêt sur image et s’évanouit dans les airs en des millions de voxels. Jacques se redressait de son fauteuil et enchaîna aussitôt, il eut un ricanement singulier :

– Ecoutez, je revois cela maintenant depuis longtemps mais c’est comme si c’était hier. Contrairement à ce qu’a dit ce monsieur, ce signal n’avait absolument rien de martien. Je vous dis cela, parce que beaucoup l’avait cru quand il avait dit : « petits hommes verts ». Un quotidien très en vogue avait titré sa couverture : « Mars nous attaque ! ».

Il prit une pose et devint étrangement sérieux, il avait alors une attitude de politicien très concerné et paternaliste :

– Cette déclaration choc avait ébranlé, toutefois, les certitudes de notre civilisation. Les débats infructueux et stériles, parfois houleux que ce soit dans les médias ou dans la vie personnelle, s’intensifiaient. Même les religions y avaient pris part.

On se demandait si nous avions bien fait de mettre dans les célèbres sondes spatiales des programmes Voyager et Pioneer autant d’informations sur l’humanité. Si nous n’allions pas être envahis et exterminés. Tout simplement, est-ce que finalement, le fait que la vie existe ailleurs, est-ce que certaines religions étaient vraiment légitimes. On pouvait entendre vraiment tout et n’importe quoi, de la théorie du complot aux témoignages d’enlèvement douteux.

On aurait pu penser que le fait de ne plus se savoir seul dans l’univers aurait uni les Hommes dans un même objectif ; que ce fait nous aurait unis dans un élan de paix et d’union face à ce qui aurait pu nous anéantir, un sursaut de fraternité entre tous les Hommes. Bien au contraire, les conflits, même dans nos vies personnelles, rendus absurdes par cet événement, n’avaient pas cessé. Ni même la quête effrénée de la croissance au mépris de l’environnement. Même si pendant des mois, nous n’entendions plus parler de guerres, d’assassinats, d’attentats, de catastrophes naturelles ni de faits divers malheureux. Ces faits existaient toujours. Mais l’encre ne coulait que pour le signal Enigma et occultait tout le reste. Certains dictateurs de l’époque en avaient bien profité…

– Est-ce que nous pouvons revenir sur ce logiciel SETI@home. Il a eu une grande importance, n’est-ce pas ? L’avez-vous téléchargé vous-même ? Coupa la journaliste-reporter clairement à l’aise dans son exercice.

– Ce logiciel a été le plus téléchargé au monde. Plus des trois-quarts des foyers reliés à l’internet avaient contribué à cet élan d’effort international ! Et pour répondre à votre question, je faisais moi-même partie des trois-quarts ! J’étais enthousiaste comme tous les autres, curieux, inquiet, impatient, tout cela à la fois. Par la suite, j’ai participé à bien plus, mais nous y reviendrons.

Il changea de position dans son fauteuil et eut l’air d’hésiter. Il lâcha finalement, d’une voix lente et basse, presque comme s’il voulait chuchoter :

– Je vais vous apprendre une chose. Je ne l’ai apprise que bien plus tard en tant que diplomate des Deux-Mondes, ou même avant, je ne me souviens plus.

Les oreilles de l’auditoire s’étaient dressées. Les yeux de Sonja et d’Aldric brillaient.

– L’année d’après, les experts s’étaient rendu compte que transmettre les données du signal Enigma par internet dans le monde entier grâce à ce logiciel avait été une grave erreur. (Il prit une longue pose de suspens). Les gouvernements, affolés et craignant la réaction du public, leur avaient imposé le secret sur ce qui était en train de se passer dans les systèmes informatiques. Les données binaires indéchiffrables du signal s’étaient mises à se comporter de manière étrange dans le bruit de fond de la toile. Elles n’avaient ni les caractéristiques d’un vers ou d’un virus informatique, ni d’un cheval de Troie, mais y ressemblaient farouchement. Elles se propageaient dans tous les systèmes informatiques à partir de ceux qui étaient doté du célèbre logiciel. Elles n’avaient pas épargné les sites gouvernementaux, même ceux isolé de l’internet, ou ceux avec les pare-feu les plus sophistiqués, pourtant les plus sûrs et les plus sécurisés. Elles semblaient copier toutes les données disponibles, sans distinction aucune. Ils ont appelé cela « bactérie informatique » pour le distinguer des virus et autres avatars malfaisants des systèmes informatiques. L’armée américaine s’était rendu compte la première du problème lorsqu’elle avait réalisé que toutes leurs armes nucléaires avaient été rendu inutilisables. Etait-ce pour nous empêcher de faire face à une offensive extérieure ? Ou plutôt retourner nos propres armes de destruction massives contre nous-même ? Quoi qu’il en soit, le monde n’a jamais su, qu’à ce moment-là, la donne géopolitique avait radicalement changé.

L’auditoire était captivé. Il poursuivait sa narration :

– Malicieuses, elles empêchaient toutes tentatives d’être étudiées. Il était donc impossible de les stopper ou de les éliminer. Elles ne posèrent cependant aucun autre désagrément, n’altéraient pas les performances et le fonctionnement normal des ordinateurs. Elles passaient tout simplement inaperçues aux yeux des non-initiés. Elles ne semblaient être qu’un fantôme dans le système.

L’ancien diplomate soupira en repensant à tous ses souvenirs lointains qui se bousculaient et ré-émergeaient de sa mémoire. Il se disait que c’était incroyable d’avoir, à 368 ans, un esprit aussi vif qu’à ses 18 ans. Bien sûr, il avait le corps d’un homme de 95 ans, mais c’est comme s’il se sentait près à revivre physiquement toutes ses années tumultueuses qui avaient déterminé l’avenir de toute la planète.

Il répéta lentement, le regard tourné vers la baie vitrée, perdu dans l’horizon qui s’était fortement assombri :

– Elle ne semblait être qu’un fantôme dans le système…

Dans sa tête, il ne pensait pas aux données quand il disait « elle » mais bien à autre chose. Il se ressaisit soudain, sentant les paires d’yeux attentifs à ses faits et gestes :

– Excusez-moi, je sais qu’il est tôt, je pense que je manque à tous mes devoirs. Nous sommes à l’heure anglaise sur cette île ; et pour mon estomac, il est déjà l’heure de passer à table. Vous êtes tous conviés à venir diner avec moi, et je peux vous assurer que ce repas sera bien français.

Il se levait, aidé de sa canne. Levant les bras en l’air, il enjoignait le reste de la pièce à se lever aussi et à le suivre. Arrivant à la hauteur de l’homme qu’il avait interpellé pour qu’il aille boire, il lui dit d’un air taquin :

– Vous m’avez l’air encore un peu trop sec. Ne vous en faites pas, après ce repas, vous aurez l’air d’un ballon de baudruche.

L’homme ne savait pas s’il devait être vexé ou flatté de cette attention toute particulière venant d’un homme aussi admiré. Il lui répondit juste par un sourire poli.

Sonja était satisfaite de ce premier entretien, mais elle aurait voulu le continuer car il était bien lancé. C’est comme s’il avait su, parce qu’il lui avait jeté un regard plein de gentillesse :

– Ne vous en faites pas, Sonja, nous reprendrons là où nous nous sommes arrêtés, mais dans la salle des fêtes. Rien de mieux que d’avoir le ventre bien plein, pour conter une histoire extraordinaire.


Le crépuscule descendait rapidement sur l’horizon, comme partout ailleurs sous les basses latitudes. La grand-mère balayait avec beaucoup de zèle un petit carré de la grande cour tout en surveillant ses petits enfants qui s’amusaient.

Les femmes terminaient de gratter et laver les marmites, les hommes sur la terrasse formaient un groupe de discussion dont le sujet semblait extrêmement sérieux. Elle se disait en elle-même que la vie loin des facilités technologiques de la grande ville leur faisait un bien fou.

Se redressant pour craquer son vieux dos, elle leva les yeux pour scruter avec attention le ciel, comme pour y déceler un défaut puis interpella des gosses plus âgés très occupés autour d’un lézard apeuré et sans queue.

– Laissez cette pauvre bête en paix ! Et allez me cherchez du bois plutôt…, c’est l’heure.

Sa voix était chevrotante mais chaleureuse et forte malgré son grand âge.

– Et vous mes tout petits, venez là, venez tous que je vous raconte la grande histoire.

Elle appuya son balai contre un muret tout près et alla au milieu de la cour.

Elle fut bientôt rejointe par les enfants, les plus jeunes et les moins jeunes et même les adultes qui accouraient de tous côtés pour former autour d’elle un demi-cercle.

Assise sur un petit tabouret devant un tas de bois et d’herbe sèche, elle gratta une allumette et y mis le feu. Elle eut l’air de réfléchir et se leva furtivement pour resserrer son pagne. En réalité, elle avait récupéré d’un pli de son habit une petite bourse remplie d’une poudre violette.

La nuit claire était complètement tombée, les étoiles pointaient leur nez par milliers en une longue traînée qui était la voie lactée. Les grillons grésillaient bruyamment dans les touffes d’herbes hautes de la cour.

L’auditoire, impatient, se blottissait assis sur des nattes, fixant la vieille femme dont la voix était devenue subitement mystérieuse. Ses gestes étaient théâtraux et ses yeux exprimaient comme une douce folie. Ils rentrèrent dans une sorte de rituel. Le rituel qui précède toutes les histoires contées la nuit à la lueur des flammes :

– Est-ce que tout le monde est là tout près de moi? cria-t-elle.

– Oui, répondirent-ils tous en chœur.

– Est ce que tout le monde m’entend malgré le chant des grillons?

– Oui ! Oui ! Nous t’entendons !

– Est ce que tout le monde me voit à la lueur des flammes ?

– Oui ! Oui ! Nous te voyons !

– Oui ? Mais oui à qui donc ?

– Oui grand-maman !

– Et toi mon tout petit, s’adressant à ce minuscule garçon aux yeux immenses, est-ce que tu es là tout près de moi?

– Oui grand-maman, je suis là près de toi, je t’entends malgré les grillons et je te vois à la lueur des flammes…

– OUIIII ! reprirent-ils tous d’une même voix. Nous sommes là, nous t’entendons et nous te voyons !

– Bien ! Vos oreilles m’entendent et vos yeux me voient ! Et maintenant, que vos cœurs écoutent.

Elle put commencer dès lors :

« La grande histoire, je la tiens de ma grand-mère, une femme exceptionnelle tout comme moi. Elle me l’avait raconté il y a maintenant des années, de la même manière que je le fais à présent.

Elle la tenait également de sa grand-mère, une grande dame, paraît-il. C’est normal, c’est de famille. Et cette histoire se propage toujours ainsi, à travers les âges, depuis la nuit des temps.

Une grande Histoire, réelle, véridique, qui a débuté si ma mémoire ne me joue pas de tour, il y a plus de 73 500 années de cela.

Une aventure, une histoire des Hommes qui se passe bien avant le début de l’Histoire.

A une époque lointaine où les Anciens cohabitaient avec la Magie, qui cohabitaient elle-même avec les Sciences. Une époque reculée, où les Anciens cohabitaient avec d’autres espèces aussi intelligentes que la nôtre.

Mais hélas, comme vous pouvez vous en doutez, tout le monde ne pouvait vivre en totale harmonie. Mais tout de même il y avait un certain équilibre…, mais prêt à être rompu ».

Elle avait enchaîné ce bout de phrase avec une tonalité inquiétante.

« C’est la grande histoire, celle de l’empire le plus fabuleux que la terre ait jamais porté et de destins sans précédents à jamais oubliés.

Et maintenant, plongeons dans l’imaginaire et le rêve, mais aussi l’horreur… ».

Elle avait écarquillé les yeux et jeta, sur ces dernières paroles, une poignée de poudre violette dans le brasier qui se consuma en une multitude de gerbes de couleurs et de crépitements mélodieux…