CHAPITRE 14: LE SYNDROME LEFAYE-SMITH

Heinrich se retrouva à nouveau, presque à la tombée de la nuit, dans un autre parc à quelques kilomètres de la ville de Lyon. Le lieu de rendez-vous lui avait été donné quelques heures plus tôt alors qu’il rendait visite à sa jeune fille malade à l’hôpital. Il avait épousé il y a plus de dix ans une française avait qui il avait filé le parfait amour. Ils avaient eu une fille mais lorsqu’ils apprirent qu’elle avait une maladie du sang incurable, leur couple ne put survivre à cette terrible nouvelle, à cela et à bien d’autres choses qui devenaient insolvables pour les deux. Il allait donc voir sa fille aussi souvent que son boulot le lui permettait en évitant soigneusement de croiser son ex-épouse et son nouveau compagnon.

Il cogitait dans sa tête en regardant les rares passants se promener, attendant que l’homme au mouchoir blanc, Gasper l’androïde, ne se manifeste. La recherche de l’avocat qui avait permis la libération de Vassili Patine avait fait chou blanc. Ou plutôt, ils avaient découvert que le fameux avocat avait trouvé la mort dans un accident de voiture quelques heures seulement après son tour de force. Cette piste n’était donc pas exploitable pour retrouver la trace du fantôme Patine.

Cela ne l’avait pas pour autant abattu, car il était sur autre une piste bien plus fructueuse qui le ferait avancer dans son enquête dix fois plus vite que ces dernières semaines : il avait découvert en ré-épluchant les dossiers, en réécoutant les bandes et en appelant quelques confrères à travers le monde que tous les enlevés avaient un point commun. Un point commun pour le moins étonnant qui serait passé aisément inaperçu sans son sens du détail et un peu de chance : tous sans exception souffraient d’un syndrome très rare. Si rare qu’il ne toucherait qu’environ trois cent personnes dans le monde (sur les sept milliards d’être humain). Appelé le syndrome Lefaye-Smith, il fut décrit pour la première fois en France et au Royaume-Uni au début du siècle dernier par un médecin qui compris que les patients atteints souffraient de synesthésie et d’hypermnésie avec un situs inversus. C’est-à-dire que les patients voient les sons et entendent les couleurs, ont une mémoire éléphantesque exceptionnelle et non-sélective et que la place de leurs organes étaient inversés (leur cœur est donc à gauche au lieu d’être à droite).  Il avait peut-être là une liste de personne à surveiller pour anticiper les enlèvements et coincer les criminels. Il lui manquerait donc plus qu’à connaître le mobile de leur crime.

– Détective Van Holmen, vous êtes en avance comme d’habitude…

La voix caractéristique de Gasper et sa lente articulation des mots l’avait tiré de ses pensées. Il lui répondit un peu agacé :

– Ou alors c’est vous qui êtes souvent en retard…

Son interlocuteur qui était comme à l’accoutumée dos à lui sur le banc public ne releva pas et poursuivit :

– Nous avons décrypté la vidéo du téléphone de la jeune fille.

– Et ? C’est exploitable ?

– Nous n’avons aucun visage, une voix tout au plus.

– C’est tout ? demanda-t-il étonné, s’attendant à ce que Gasper nuance ses propos.

– Je suis désolé de ne pas faire avancer d’avantage votre enquête mais nous avons appris que vous êtes bien plus en avant que vous ne le dites.

– Vous me surveillez ? demanda-t-il consterné.

– Oui, absolument. Mais pour votre sécurité, détective. Nous ne voulons pas qu’ils vous arrivent quoi que ce soit alors que vous travaillez pour nous sur cette affaire.

– Bien, dit-il juste avec une pointe de scepticisme. Sachez que je vous aurais parlé de tout cela à un moment ou un autre, mais professionnellement parlant, je préfère être sûr de ce que j’avance avant de partager des informations. Surtout dans ce type d’affaire.

– Bien, répondit l’homme en imitant le ton qu’avait pris Heinrich précédemment.

– Un mandat d’arrêt international sera lancé contre la personne de Vassili Patine dans maintenant moins de 24H, enchaina-t-il.

– Pourquoi ?

– Il est inculpé dans l’un des enlèvements et est donc soupçonné de faire partie de ce groupe.

– Gasper semblait réfléchir :

– Vassili Patine… hum… ne serait-ce pas un pseudo ?

– C’est possible. J’espérais que la vidéo nous dévoile un visage et nous permette de l’identifier clairement avec les photos que nous avons.

– Voyez-vous, si vous nous fournissez la photo de cet individu, nous serions peut-être en mesure de le retrouver plus rapidement qu’avec vos méthodes habituelles. D’où l’importance de nous communiquer tout ce que vous savez.

– Je vous enverrai la photo…

– D’autres choses ? demanda-t-il.

–  Oui, connaissez-vous le syndrome de Lefaye-Smith ?

L’homme avait paru vouloir se tourner en entendant Lefaye-Smith, dérogeant à tous ses principes de précaution.

– Non, je ne connais pas, avait-il cependant répondu calmement.

– Vous êtes sûr, insista-t-il persuadé d’avoir perçu une réaction dans son attitude.

– Sûr et certain. J’ai juste connu un Lefaye par le passé. Mais rien à voir.

– Tous les disparus ont ce syndrome. Je suis presque sûr que c’est le critère principal pour être enlevé par ces fanatiques. Quant à savoir pourquoi, je l’ignore encore, continua Heinrich.

– Combien ont ce syndrome ?

– 300 ou un peu plus… dans le monde. Ils sont synesthésiques, hypermnésiques et …

– … Ont un situs inversus, c’est bien ça, avait continué l’homme.

– Oui ! Vous connaissez alors !

– Non, je ne connais pas le syndrome, je vous l’ai déjà dit. Mais je l’ai déjà lu dans un protocole d’expérimentation.

– Un protocole d’expérimentation ?

– Je vous en ai trop dit.

– Je suis censé tout vous dire mais vous de votre côté, vous êtes avare en information, se fâcha-t-il. Comment suis-je censé avancé sans votre complète coopération ?

– Ne vous plaignez pas. Nous savons ce qui peut vous être utile dans votre enquête. Le reste n’a aucune espèce d’importance.

Il eut un silence  de quelques secondes qui fut rompu par une question :

– Monsieur Somboli demande comment va votre fille, demanda Gasper avec une certaine absence d’empathie.

– Ah vous ne la surveillez pas, elle.

– Non, elle n’est pas en danger vu qu’elle n’enquête pas pour nous, répondit-il au premier degré.

– Il n’y a aucun changement dans son état. Ça fait des semaines que ça dure.

– Il y en aura, soyez patient. Le traitement que nous lui avons fourni ne fera pas que lui donner quelques mois ou années de sursis. Mais elle sera complètement guéri, monsieur Somboli l’a encore certifié.

– Si monsieur Somboli l’a certifié…encore…

Gasper prit son mouchoir blanc habituel sortit le paquet de sous son imperméable et le glissa derrière lui. Heinrich le récupéra et s’en alla aussitôt sans même un au revoir, sans même un signe.

LES UTOPIALES 2015

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Voici 3 jours que je n’ai rien posté sur le blog…mais j’avais une excellente raison. Laquelle ? Non, je ne me tournais pas que les pouces. Sans vous racontez ma vie, j’ai fait un petit tour à Nantes ce weekend pour les UTOPIALES, le festival international de Science-Fiction, qui serait la messe des fanas du genre.

Je ne me considère pas si novice dans le « milieu » mais je ne connaissais pas du tout cette manifestation, ni même entendu parler.

Je ne regrette absolument pas d’y être allé, ça a été génial. J’ai appris et vu des choses intéressantes. Je pense que j’y retournerai l’année prochaine (ne serait-ce que pour profiter à nouveau de la belle ville de Nantes et de ses habitants).

Il y a eu au programme des projections de films de SF et de documentaires sur le genre, des expos (Manchu en particulier – je mettrai des photos sur le facebook du blog), des ateliers (construction de vaisseaux spatiaux Lego, programmation de l’androïde Nao…), des séances de dédicaces (ce serait bien d’y être en tant qu’auteur ^^) et bien-sûr des conférences et tables rondes toutes vraiment intéressantes.

Ce que j’ai préféré: une table ronde traitant des « exoplanètes » dans la vie réelle et dans les films SF ou encore un vieux film de 1964: Les premiers hommes dans la Lune de Nathan Juran (adapté du livre de Wells, on y retrouve le professeur Cavor et sa célèbre cavorite).

Si vous y étiez, qu’en avez-vous pensé ?

CHAPITRE 11: ORSINO SOMBOLI

Orsino Somboli était un homme de taille moyenne. Assez trapu, le haut du crâne dégarni et avec de petits yeux tirés qui lui donnait un air de fouine. Il avait pourtant une assez grande prestance. Il racontait qu’il était d’origine italienne et aimait prendre parfois un faux accent du pays pour amadouer ses pairs. Ce n’était pas un homme désagréable, il était même de très bonne compagnie surtout quand il était accompagné de jolies jeune femmes. Malgré son physique qui n’était pas spécialement attrayant, sa réputation le précédait et il était connu pour avoir fait tourner la tête de nombreuses femmes. Mais à présent, il arborait une alliance à son annulaire gauche qui témoignait qu’il était bel et bien marié. Sur la table de son bureau impeccablement bien rangé était posé le cadre photo de sa petite famille : une femme magnifique à la chevelure rousse flamboyante qui avait l’air bien plus jeune que lui. Elle tenait un gros bébé tout blond et tout potelé qui souriait avec ses deux petites dents de lait. Sûr de lui et intelligent, nul doute qu’il avait également misé sur son élégance et son bagou pour obtenir tout ce qu’il possédait et arriver à la place qu’il occupait.

Il était debout face à la fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit noire. Seules les quelques étoiles du ciel, la lumière jaune de sa petite lampe de bureau et l’écran large de son ordinateur venaient éclairer ponctuellement ce décor sombre. Son bureau, celui de la direction générale d’Hexagon Industries, était au 6eme et dernier étage d’un immeuble de verre moderne, de forme pyramidale et à base hexagonale.

Dans la même pièce que lui, à peine visible dans la pénombre, un homme au visage banal, fluet et grand, un mouchoir blanc à la main semblait attendre de lui des instructions. C’était le même homme qui avait abordé et effrayé Agnès quelques jours plus tôt et le même homme qui avait récupéré le petit paquet en carton d’Heinrich.

L’écran informatique était ouvert sur une page où l’on pouvait voir la photo d’Agnès. Elle était accompagnée de tas d’information à son sujet et le mot « alerte », écrit en gros et en rouge, qui clignotait. Orsino s’adressa à une pieuvre téléphonique :

– Docteur Strofimenkov ? Vous êtes toujours là ?

A plusieurs milliers de kilomètre de là, Agnès était resté muette au bout de son téléphone portable. Elle finit par répondre, se demandant toujours s’il s’agissait d’un canular :

– Oui, je suis toujours là, Monsieur Somboli. Je suis, comment dire, surprise par tout ce que je viens d’apprendre et tout cela est tellement soudain…

– Je comprends. Ne vous inquiétez pas, sachez que nous sommes tous passé par là, y compris moi-même.

– Ah ? Ah bon ?

Elle ne savait pas quoi dire d’autres. Elle ne savait pas quelle question posée, elle en avait tellement.

– Docteur, je pense qu’il est tard pour vous comme pour moi-même. Je voulais juste vous souhaitez en personne la bonne arrivée dans notre compagnie. Vous le désirez toujours, n’est-ce pas ?

Elle répondit « oui » précipitamment.

– Parfait, j’en suis heureux ! Nous reprendrons tout cela demain et toutes vos questions trouveront leur réponses très rapidement, vous verrez. Bonne nuit Docteur, reposez-vous bien, vous en aurez besoin.

– Heu Merci, vous aussi Monsieur Somboli.

La communication s’interrompit laissant Agnès seule face à elle-même et à toutes ses interrogations.

Dans le bureau de la direction, une voix, qui articulait exagérément les mots, résonna :

– Est-ce que j’ai réussi, Monsieur ?

– Mon cher Gasper, vous avez échoué. Mais si cela peut vous consolez, vous m’avez fait gagné un pari.

– Mais elle a accepté la proposition, rétorqua-t-il.

– Oui, mais pas le lendemain de votre désastreuse intervention.

Orsino souriait à l’homme qui avait une mine triste :

– Mais ne vous en faites pas, cela ne gâche en rien le fait que vous êtes un spécimen unique.

– Un spécimen, monsieur ?

– Un homme unique, pardon ! Corrigea-t-il.

La bouche de l’androïde fit une drôle de moue. En réalité, c’était sa manière d’exprimer son contentement.

– Vous souhaitez aller la chercher à l’aéroport demain ?

– Oh non, Monsieur. Le terrain, c’est fini pour moi. Elle a voulu m’éperonner avec un coupe-papier vous savez. Mais je ferai le nécessaire pour qu’elle arrive ici sans qu’elle n’ait à se soucier de quoi que ce soit. Et puis de toute façon, je dois revoir le détective pour lui rendre son paquet. Nous avons presque pu en retirer tout ce dont nous voulions savoir.

Orsino éclata de rire :

– Bien, je peux aller dormir sur mes deux oreilles, vous êtes diablement efficace. Bonne nuit Gasper. Je ne vous sers pas la main.

– Non, monsieur, vous êtes plein de microbes.

Orsino riait de bon cœur en sortant de son bureau. « Mon dieu ! Sacré personnage ». Il était précédé de Gasper, l’androïde phobique au mouchoir blanc.

PROTEO FORCE 10

 

Vous aimez les bonnes BD ? Vous êtes fan de science-fiction ? Vous êtes avide de connaissances scientifiques ? Alors Proteo Force 10 est fait pour vous !

C’est mon coup de cœur depuis l’enfance. J’ai lu presque tous les volumes et appris beaucoup de choses en lisant cette encyclopédie ludique.

Je n’ai jamais compris pourquoi il n’y avait jamais eu d’adaptation ni en dessin animé, ni en film. Si le cinéma français veut faire un blockbuster SF à l’américaine à partir d’une BD bien française, c’est le moment de sauter sur l’occasion. Avis aux réalisateurs (je pense à Leterrier ou Besson… par exemple…s’il me lise…ahahahah).

Alors qui est ce Proteo Force 10 ?

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c’est l’histoire d’un professeur de génie qui crée un androïde qui s’est fait posséder par le dieu polymorphe Protée dont le pouvoir est de se transformer à volonté en ce qu’il veut, capacité que Protéo a bien évidemment hérité, pourvu qu’il voit la personne ou l’objet qu’il veut copier au moins une fois.

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On suit donc les aventures fantastiques de Protéo et de ses compagnons, à travers l’espace, sur terre, dans l’infiniment petit… On voyage dans pratiquement tous les domaines de la science: de l’astronomie à la médecine en passant par l’informatique et j’en passe.

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Il ne vous reste plus qu’à vous procurer le premier tome pour vous laissez embarquer et me dire ce que vous en pensez.

Bonne lecture ! 🙂

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CHAPITRE 3: LE SIGNAL ENIGMA

Le vieil homme dans l’embrasure ouvrit plus grand le battant des portes en chênes. En dépit de son apparence très âgée, il était fringuant et tout pétillant. Il était difficile de croire qu’il allait bientôt partir définitivement.

– Si vous voulez bien vous donnez la peine…

Il fit un geste à la jeune femme asiatique et aux autres pour les inviter à entrer. Ils s’exécutèrent tous comme un seul homme. Ils traversèrent une antichambre, qui ressemblait plus à un large couloir, avant de découvrir la fameuse salle des rendez-vous. Une salle vaste et lumineuse, de décoration victorienne, percée d’une large baie vitrée qui donnait sur un parc boisé et à travers laquelle filtrait la lumière du soleil des fins d’après-midi. Il y avait des tableaux, une table sculptée, un divan, des chaises et quelques fauteuils.

Le vieillard n’était pas seul, ses deux fils et sa fille étaient présents. Il se dirigea vers son siège, aidé d’une canne à pommeau et s’assit ; tandis que ses enfants plaçaient la journaliste et son acolyte. Quant aux autres, ils commençaient à installer leurs appareils sophistiqués d’enregistrement sensoriel  un peu partout dans la pièce. Ils flottaient dans les airs sans bruit.

– Je vous prie d’excuser mon majordome, c’est un androïde quelque peu pointilleux, très à cheval sur les horaires, mais il est très gentil. Vous avez près de 20 minutes de retard et je suppose qu’il était passablement agacé… vous étiez sûrement en train d’aider nos écureuils pour l’hiver qui vient.

Il y avait quelque chose d’irréel et de malicieux dans sa voix.

– Un androïde, j’aurai dû m’en douter, pensait-elle.

Puis elle dit à haute voix :

– Toutes nos excuses à votre encontre, monsieur l’ambassadeur, des problèmes techniques, je suis confuse.

Elle jeta un regard noir aux techniciens et s’avança en tendant sa main que le vieil homme serra chaleureusement.

– Je vous en prie…, ex-ambassadeur. Je ne suis maintenant qu’un homme au crépuscule de sa vie. Nous allons rester un bon moment ensemble alors appelez-moi juste Jacques.

– C’est entendu, Jacques. Je suis Sonja Kosan, reporter de Planète, c’est moi qui ai été en relation avec votre agent de communication. Vous pouvez m’appelez Sonja. Et voici mon collègue Aldric Mazart, en présentant le jeune homme brun.

– Monsieur Jacques, c’est un honneur de vous rencontrer. Balbutiait-il.

– Mais enfin Aldric, si je peux me permettre de vous appeler par votre prénom ; ne faites pas tant de cérémonie, je souhaiterais que vous m’appeliez juste Jacques.

Ce dernier acquiesça, visiblement ému de serrer la main de cet homme. Il répéta juste poliment « Jacques ».

Puis, s’adressant à l’assistance :

– Mais asseyez-vous, prenez place, prenez place… Par quoi commençons-nous ?

Tout en s’asseyant, elle sortit d’une sacoche en cuir bleu marine une tablette tactile 3D dernier cri. Elle déclara :

– Oh monsieur, enfin Jacques, c’est réellement un honneur de vous rencontrer vous êtes une figure historique des Deux-Mondes. Nous faisons un documentaire, comme vous le savez peut-être, sur cette période charnière de notre Histoire. Et nous savons que, pour l’avoir vécu vous-même et pour avoir eu un rôle déterminant dans les changements de notre planète, vous êtes la personne la plus indiquée, la mieux placée pour nous raconter ce qui s’est passé ; nous donner des détails qui n’entrent pas forcément dans les livres d’Histoire mais restent tout de même des anecdotes précieuses pour comprendre l’état d’esprit de l’époque, des gens.

– Oui, tout à fait, je sais pourquoi vous êtes là. C’était mon idée.

Il dévia son regard vers les personnes vêtues en noir et blanc qui terminaient d’installer leurs appareils en les connectant en réseau :

– Mais servez-vous, servez-vous, il y a à boire pour toutes les gorges sèches, là-bas.

Il indiquait une porte dissimulée. Il interpella un homme d’une cinquantaine d’années, qui en paraissait vingt-cinq. Mais il était presqu’aussi maigre que lui :

– Vous, jeune homme ! Allez prendre un remontant pour vous regonfler un peu ! Vous semblez tout lyophilisé ! Les jeunes, je vous jure…

Il se recentra sur Sonja. Il leva les yeux au ciel, fouillant dans sa mémoire et mit l’index sur la commissure de ses lèvres. Cela lui donnait un petit air d’enfant cabotin qui contrastait avec son grand âge. Puis il commença, chacun suspendu aux mots sortant de sa bouche.

– Laissez-moi me rappeler le début exact de cette odyssée… Oui,… c’était il y a 350 ans de cela exactement, 18 ans après ma naissance. L’ancien radiotélescope d’Arecibo à Porto-Rico avait reçu le signal. Un signal radio de 72 heures émanant du vide intersidéral. Il changea à jamais et irrémédiablement l’Humanité et son Histoire. Ironiquement, ce grand événement avait eu lieu le dimanche 1er  avril en 2001. Nombreux, parmi les grands médias, ne relayèrent l’information que le lendemain. Mais de toute évidence, comme vous vous en doutez, et compte tenu de la nature de l’information, tout le monde, y compris moi-même, n’y avons pas cru. Nous pensions que c’était un canular du 1er Avril ; que c’était pour faire le « buzz ».

Pendant qu’il parlait, il avait saisi à bout de bras un dossier sur la table sculptée. Il en retira un vieux papier jauni qui était sous plastique et le tendit à Aldric. Voici un extrait d’une ancienne dépêche écrite de l’Agence Française de Presse qui relate ce que mes contemporains ont appelé pendant plusieurs années le signal Enigma. Lisez-le à haute voix pour tous nos amis, s’il vous plaît, je n’ai plus une très bonne vue.

Aldric s’exécuta :

« Depuis ce matin à 11H56, heure universelle, le plus grand radiotélescope du monde, à Arecibo, Porto-Rico, capte un signal radio non cyclique, non-répétitif et non-aléatoire de provenance inconnue mais extérieur à la Terre. Il pourrait s’agir du premier signal extra-terrestre qui prouverait clairement l’existence d’une vie intelligente ailleurs que sur notre bonne vieille planète. »

Jacques reprit aussitôt :

– Et c’est peu dire ! Les médias de par le monde ne parlèrent bientôt plus que de cela. Une surmédiatisation selon certains mais qui a marqué les esprits. Les experts scientifiques multipliaient les déclarations et les conférences. Ils ne pouvaient laisser échapper leur excitation quant à la quasi-certitude de l’existence d’une vie intelligente extraterrestre capable d’émettre un signal radio.

Sonja, se sentant un peu mise à l’écart de ne pas avoir eu le précieux papier à lire entre les mains, intervint en posant une question, avec tout son sérieux et tout son professionnalisme :

– Vous rappelez-vous de la première conférence officielle ?

– Oui, en effet. Cette conférence était très attendue. Elle a eu lieu quinze jours plus tard. Je n’ai vu que la retransmission au journal de 20 heures, parce qu’elle avait eu lieu aux Etats-Unis. Elle était organisée par le SETI, le programme de recherche d’une intelligence extraterrestre. Ils avaient alors déclaré que le signal Enigma était un signal de forte puissance que l’on pouvait comparer à un laser. Il avait duré près de 72 heures et avait été confirmé par le radiotélescope interféromètre californien ATA le jour même et celui de Burbank en Virginie. Puis le lendemain, par les radiotélescopes européens. Ceux de l’institut Max Planck en Allemagne et de Nançay en France… et celui de Jodrell Bank en Angleterre, il me semble.

Sonja l’interrompit. Elle voulait éviter la monotonie d’un monologue, même si cela serait gommé au montage. Sa tablette en main, et la manipulant avec un doigté d’experte, elle lui suggéra :

– Je souhaiterais, Jacques, vous montrer un extrait de cette conférence et que vous me racontiez votre ressenti par rapport à tout cela. Ne vous en faites pas, la traduction vocale est intégrée.

Elle tapotait frénétiquement sur l’écran. Des images semblaient bondir à sa surface. Puis son pouce et son index en forme de pince extirpèrent une petite boule de lumière hors de la tablette, qu’elle jeta devant elle. Une vidéo holographique en émergea : au beau milieu de la salle des rendez-vous, se tenait un homme d’une quarantaine d’années, barbu, des lunettes rondes, simplement vêtu, le visage émacié et fatigué mais clairement excité par la caféine et par ce qu’il était en train de déclarer. Il gesticulait derrière un pupitre de conférencier :

« Nous sommes certains, vu la puissance phénoménale du faisceau de l’onde radio et sa configuration, que le signal Enigma a été émis intentionnellement. Nous confirmons qu’il s’agit bel et bien d’un signal non-humain, qui ne provient d’aucun de nos satellites ou de nos sondes spatiales, ni d’un quelconque objet naturel de l’univers. Nous confirmons, avec certitude, que ce signal est d’origine intelligente et extraterrestre ! »

A cette annonce, on pouvait entendre la réaction bruyante de l’assemblée de la conférence. On ne pouvait que la deviner car elle n’était pas projetée. L’homme reprit :

« Aujourd’hui, nous sommes malheureusement incapables de décrypter et de connaître le contenu des informations transmises, ni l’origine du signal. Et ce, en dépit de son apparente simplicité, assimilable à un code binaire informatique classique. Le signal Enigma est en réalité très complexe et surtout très lourd. A la minute où je vous parle, des experts du monde entier planchent sur ce problème fascinant. Mais la masse des données transmises dépasse largement les capacités d’analyse des ordinateurs du SETI et ceux mis à notre disposition. C’est pourquoi, nous invitons la population du monde, tous ceux qui ont un ordinateur, à participer en téléchargeant gratuitement sur notre site le logiciel SETI@home, afin que nous puissions trouver ensemble, ce que les petits hommes verts ont à nous dire. »

La vidéo se coupa comme un arrêt sur image et s’évanouit dans les airs en des millions de voxels. Jacques se redressait de son fauteuil et enchaîna aussitôt, il eut un ricanement singulier :

– Ecoutez, je revois cela maintenant depuis longtemps mais c’est comme si c’était hier. Contrairement à ce qu’a dit ce monsieur, ce signal n’avait absolument rien de martien. Je vous dis cela, parce que beaucoup l’avait cru quand il avait dit : « petits hommes verts ». Un quotidien très en vogue avait titré sa couverture : « Mars nous attaque ! ».

Il prit une pose et devint étrangement sérieux, il avait alors une attitude de politicien très concerné et paternaliste :

– Cette déclaration choc avait ébranlé, toutefois, les certitudes de notre civilisation. Les débats infructueux et stériles, parfois houleux que ce soit dans les médias ou dans la vie personnelle, s’intensifiaient. Même les religions y avaient pris part.

On se demandait si nous avions bien fait de mettre dans les célèbres sondes spatiales des programmes Voyager et Pioneer autant d’informations sur l’humanité. Si nous n’allions pas être envahis et exterminés. Tout simplement, est-ce que finalement, le fait que la vie existe ailleurs, est-ce que certaines religions étaient vraiment légitimes. On pouvait entendre vraiment tout et n’importe quoi, de la théorie du complot aux témoignages d’enlèvement douteux.

On aurait pu penser que le fait de ne plus se savoir seul dans l’univers aurait uni les Hommes dans un même objectif ; que ce fait nous aurait unis dans un élan de paix et d’union face à ce qui aurait pu nous anéantir, un sursaut de fraternité entre tous les Hommes. Bien au contraire, les conflits, même dans nos vies personnelles, rendus absurdes par cet événement, n’avaient pas cessé. Ni même la quête effrénée de la croissance au mépris de l’environnement. Même si pendant des mois, nous n’entendions plus parler de guerres, d’assassinats, d’attentats, de catastrophes naturelles ni de faits divers malheureux. Ces faits existaient toujours. Mais l’encre ne coulait que pour le signal Enigma et occultait tout le reste. Certains dictateurs de l’époque en avaient bien profité…

– Est-ce que nous pouvons revenir sur ce logiciel SETI@home. Il a eu une grande importance, n’est-ce pas ? L’avez-vous téléchargé vous-même ? Coupa la journaliste-reporter clairement à l’aise dans son exercice.

– Ce logiciel a été le plus téléchargé au monde. Plus des trois-quarts des foyers reliés à l’internet avaient contribué à cet élan d’effort international ! Et pour répondre à votre question, je faisais moi-même partie des trois-quarts ! J’étais enthousiaste comme tous les autres, curieux, inquiet, impatient, tout cela à la fois. Par la suite, j’ai participé à bien plus, mais nous y reviendrons.

Il changea de position dans son fauteuil et eut l’air d’hésiter. Il lâcha finalement, d’une voix lente et basse, presque comme s’il voulait chuchoter :

– Je vais vous apprendre une chose. Je ne l’ai apprise que bien plus tard en tant que diplomate des Deux-Mondes, ou même avant, je ne me souviens plus.

Les oreilles de l’auditoire s’étaient dressées. Les yeux de Sonja et d’Aldric brillaient.

– L’année d’après, les experts s’étaient rendu compte que transmettre les données du signal Enigma par internet dans le monde entier grâce à ce logiciel avait été une grave erreur. (Il prit une longue pose de suspens). Les gouvernements, affolés et craignant la réaction du public, leur avaient imposé le secret sur ce qui était en train de se passer dans les systèmes informatiques. Les données binaires indéchiffrables du signal s’étaient mises à se comporter de manière étrange dans le bruit de fond de la toile. Elles n’avaient ni les caractéristiques d’un vers ou d’un virus informatique, ni d’un cheval de Troie, mais y ressemblaient farouchement. Elles se propageaient dans tous les systèmes informatiques à partir de ceux qui étaient doté du célèbre logiciel. Elles n’avaient pas épargné les sites gouvernementaux, même ceux isolé de l’internet, ou ceux avec les pare-feu les plus sophistiqués, pourtant les plus sûrs et les plus sécurisés. Elles semblaient copier toutes les données disponibles, sans distinction aucune. Ils ont appelé cela « bactérie informatique » pour le distinguer des virus et autres avatars malfaisants des systèmes informatiques. L’armée américaine s’était rendu compte la première du problème lorsqu’elle avait réalisé que toutes leurs armes nucléaires avaient été rendu inutilisables. Etait-ce pour nous empêcher de faire face à une offensive extérieure ? Ou plutôt retourner nos propres armes de destruction massives contre nous-même ? Quoi qu’il en soit, le monde n’a jamais su, qu’à ce moment-là, la donne géopolitique avait radicalement changé.

L’auditoire était captivé. Il poursuivait sa narration :

– Malicieuses, elles empêchaient toutes tentatives d’être étudiées. Il était donc impossible de les stopper ou de les éliminer. Elles ne posèrent cependant aucun autre désagrément, n’altéraient pas les performances et le fonctionnement normal des ordinateurs. Elles passaient tout simplement inaperçues aux yeux des non-initiés. Elles ne semblaient être qu’un fantôme dans le système.

L’ancien diplomate soupira en repensant à tous ses souvenirs lointains qui se bousculaient et ré-émergeaient de sa mémoire. Il se disait que c’était incroyable d’avoir, à 368 ans, un esprit aussi vif qu’à ses 18 ans. Bien sûr, il avait le corps d’un homme de 95 ans, mais c’est comme s’il se sentait près à revivre physiquement toutes ses années tumultueuses qui avaient déterminé l’avenir de toute la planète.

Il répéta lentement, le regard tourné vers la baie vitrée, perdu dans l’horizon qui s’était fortement assombri :

– Elle ne semblait être qu’un fantôme dans le système…

Dans sa tête, il ne pensait pas aux données quand il disait « elle » mais bien à autre chose. Il se ressaisit soudain, sentant les paires d’yeux attentifs à ses faits et gestes :

– Excusez-moi, je sais qu’il est tôt, je pense que je manque à tous mes devoirs. Nous sommes à l’heure anglaise sur cette île ; et pour mon estomac, il est déjà l’heure de passer à table. Vous êtes tous conviés à venir diner avec moi, et je peux vous assurer que ce repas sera bien français.

Il se levait, aidé de sa canne. Levant les bras en l’air, il enjoignait le reste de la pièce à se lever aussi et à le suivre. Arrivant à la hauteur de l’homme qu’il avait interpellé pour qu’il aille boire, il lui dit d’un air taquin :

– Vous m’avez l’air encore un peu trop sec. Ne vous en faites pas, après ce repas, vous aurez l’air d’un ballon de baudruche.

L’homme ne savait pas s’il devait être vexé ou flatté de cette attention toute particulière venant d’un homme aussi admiré. Il lui répondit juste par un sourire poli.

Sonja était satisfaite de ce premier entretien, mais elle aurait voulu le continuer car il était bien lancé. C’est comme s’il avait su, parce qu’il lui avait jeté un regard plein de gentillesse :

– Ne vous en faites pas, Sonja, nous reprendrons là où nous nous sommes arrêtés, mais dans la salle des fêtes. Rien de mieux que d’avoir le ventre bien plein, pour conter une histoire extraordinaire.


Le crépuscule descendait rapidement sur l’horizon, comme partout ailleurs sous les basses latitudes. La grand-mère balayait avec beaucoup de zèle un petit carré de la grande cour tout en surveillant ses petits enfants qui s’amusaient.

Les femmes terminaient de gratter et laver les marmites, les hommes sur la terrasse formaient un groupe de discussion dont le sujet semblait extrêmement sérieux. Elle se disait en elle-même que la vie loin des facilités technologiques de la grande ville leur faisait un bien fou.

Se redressant pour craquer son vieux dos, elle leva les yeux pour scruter avec attention le ciel, comme pour y déceler un défaut puis interpella des gosses plus âgés très occupés autour d’un lézard apeuré et sans queue.

– Laissez cette pauvre bête en paix ! Et allez me cherchez du bois plutôt…, c’est l’heure.

Sa voix était chevrotante mais chaleureuse et forte malgré son grand âge.

– Et vous mes tout petits, venez là, venez tous que je vous raconte la grande histoire.

Elle appuya son balai contre un muret tout près et alla au milieu de la cour.

Elle fut bientôt rejointe par les enfants, les plus jeunes et les moins jeunes et même les adultes qui accouraient de tous côtés pour former autour d’elle un demi-cercle.

Assise sur un petit tabouret devant un tas de bois et d’herbe sèche, elle gratta une allumette et y mis le feu. Elle eut l’air de réfléchir et se leva furtivement pour resserrer son pagne. En réalité, elle avait récupéré d’un pli de son habit une petite bourse remplie d’une poudre violette.

La nuit claire était complètement tombée, les étoiles pointaient leur nez par milliers en une longue traînée qui était la voie lactée. Les grillons grésillaient bruyamment dans les touffes d’herbes hautes de la cour.

L’auditoire, impatient, se blottissait assis sur des nattes, fixant la vieille femme dont la voix était devenue subitement mystérieuse. Ses gestes étaient théâtraux et ses yeux exprimaient comme une douce folie. Ils rentrèrent dans une sorte de rituel. Le rituel qui précède toutes les histoires contées la nuit à la lueur des flammes :

– Est-ce que tout le monde est là tout près de moi? cria-t-elle.

– Oui, répondirent-ils tous en chœur.

– Est ce que tout le monde m’entend malgré le chant des grillons?

– Oui ! Oui ! Nous t’entendons !

– Est ce que tout le monde me voit à la lueur des flammes ?

– Oui ! Oui ! Nous te voyons !

– Oui ? Mais oui à qui donc ?

– Oui grand-maman !

– Et toi mon tout petit, s’adressant à ce minuscule garçon aux yeux immenses, est-ce que tu es là tout près de moi?

– Oui grand-maman, je suis là près de toi, je t’entends malgré les grillons et je te vois à la lueur des flammes…

– OUIIII ! reprirent-ils tous d’une même voix. Nous sommes là, nous t’entendons et nous te voyons !

– Bien ! Vos oreilles m’entendent et vos yeux me voient ! Et maintenant, que vos cœurs écoutent.

Elle put commencer dès lors :

« La grande histoire, je la tiens de ma grand-mère, une femme exceptionnelle tout comme moi. Elle me l’avait raconté il y a maintenant des années, de la même manière que je le fais à présent.

Elle la tenait également de sa grand-mère, une grande dame, paraît-il. C’est normal, c’est de famille. Et cette histoire se propage toujours ainsi, à travers les âges, depuis la nuit des temps.

Une grande Histoire, réelle, véridique, qui a débuté si ma mémoire ne me joue pas de tour, il y a plus de 73 500 années de cela.

Une aventure, une histoire des Hommes qui se passe bien avant le début de l’Histoire.

A une époque lointaine où les Anciens cohabitaient avec la Magie, qui cohabitaient elle-même avec les Sciences. Une époque reculée, où les Anciens cohabitaient avec d’autres espèces aussi intelligentes que la nôtre.

Mais hélas, comme vous pouvez vous en doutez, tout le monde ne pouvait vivre en totale harmonie. Mais tout de même il y avait un certain équilibre…, mais prêt à être rompu ».

Elle avait enchaîné ce bout de phrase avec une tonalité inquiétante.

« C’est la grande histoire, celle de l’empire le plus fabuleux que la terre ait jamais porté et de destins sans précédents à jamais oubliés.

Et maintenant, plongeons dans l’imaginaire et le rêve, mais aussi l’horreur… ».

Elle avait écarquillé les yeux et jeta, sur ces dernières paroles, une poignée de poudre violette dans le brasier qui se consuma en une multitude de gerbes de couleurs et de crépitements mélodieux…