CHAPITRE 20: L’HONORABLE ILDIKO BATHORY

Le soir vint mais au lieu de rentrer à Clay Hill, Orsino les avait conviés à un dîner très particulier, probablement pour fêter leur arrivée. Agnès avait reçu une très belle robe rouge de soirée avec des escarpins et les accessoires qui allaient avec. L’ensemble avait été choisi par la femme d’Orsino, qui en plus de sa flamboyante chevelure rousse qui lui descendait jusqu’au bas du dos, avait de très bons goûts vestimentaires. Elle put voir Peter pour la première fois à son avantage dans un costume très bien coupé et le cou enserré dans un nœud papillon. Son élégance ne surpassait cependant pas celle du PDG d’Hexagon Industries. Les deux nouveaux arrivants essayaient tant bien que mal de savoir ce qui valait une si grande cérémonie, mais Orsino savait garder le silence jusqu’au bout. Au lieu de cela, ils prirent place dans une navette de transport automatique à huit places où les attendaient déjà une femme également bien habillée. Elle avait le visage sec et un air un peu sévère accentué par sa paire de lunettes aux verres carrés.

Orsino entra des coordonnées en manipulant des boutons et la navette roula comme une voiture vers une route bordée d’une barrière. Lorsqu’elle l’atteignit, elle sembla se visser sur des rails invisibles puis fila à toute vitesse comme un train.

– Je m’appelle Bette Jones, enchantée de vous connaître. Je connais beaucoup de choses sur votre illustre famille, avait-elle rajouté à l’intention d’Agnès.

– Ah ? Avait-elle juste répondu, dubitative.

– Je ne savais que ta famille était illustre, taquina Peter.

– Je suis la directrice de l’école primaire et historienne-botaniste à mes heures perdues. Aussi ai-je la lourde tâche de vous faire un petit cours d’histoire-géographie rapide de l’île avant que nous arrivions à destination.

– Que nous arrivions où cela ? avait demandé malicieusement Peter.

Mais elle ne lui répondu même pas. Elle se contenta de le regarder par-dessus ses lunettes, comme si elle venait de le découvrir. Et continua en arrangeant ses cheveux sur ses épaules :

– Tout d’abord, bienvenue chez nous, dans le comté de l’île Deslimbes. Vous aurez tous le loisir de me poser des questions quand je vous en donnerai la permission…

Cette fois-ci, elle regardait avec insistance Peter qui comprit aussitôt que cette femme avait perdu son sens de l’humour à la naissance. Elle poursuivit :

« Le comté de Deslimbes, proche de l’archipel des Orcades, fut ainsi appelé par les français parce qu’elle était constamment entourée de brume. Ainsi, lorsque les embarcations s’approchaient des hautes falaises noires, ces dernières semblaient surgir des limbes.

Il y a cinq villes sur l’ile. La plus récente est la capitale que vous connaissez : Clay Hill, avec son aéroport. Arimathée, au sud, est la plus peuplée et la plus ancienne. Saint-Brandan et Saint-Colomban, toutes deux à l’est, ont été fondées par les irlandais. Quant à Alchémille, à l’ouest, elle a été bâtie par les français. Grand foyer d’alchimie, on y trouvait à l’époque des champs entiers d’alchémille aux vertus médicinales. Ces villes furent construites après que Marie de Guise luttant contre la progression du presbytérianisme en Ecosse, donna son indépendance à l’île qui était resté catholique. En échange, elle y envoya des fermiers irlandais et des soldats français et leur famille. A sa mort en 1560, l’île tomba dans l’oubli grâce à ce que nous appelons ici le sortilège technologique de l’Oblivion. Notre devise l’illustre très bien : l’apercevoir, c’est déjà l’oublier. L’île, j’entends bien. Elle marque le point de départ de l’adhésion de l’île à l’Impérium, comme quelques autres îles de l’Atlantique sud et du Pacifique que vous ne connaissez pas ou que vous connaissez sous l’étiquette de la légende.  Nous les appelons les îles mythologiques et nous en faisons donc parti. Les prêtresses de l’île devant protéger leurs intérêts, elles ont précipité l’alliance féodale entre l’empereur et le comte.   

Son premier souverain connu est Lot d’Orcanie au VIème siècle après Jésus-Christ. Les rois de sa lignée, après le roi légendaire Gauvain de la table ronde,  gardèrent la souveraineté de l’île même après qu’elle soit tombé aux mains des scandinaves  au IXème siècle. Les rois prirent dès lors le nom de Jarl puis de comte sous la domination écossaise en 1472. Le titre est depuis resté jusqu’à l’actuel souverain de l’île, le comte Joseph Zachary Ockham ». 

Peter leva la main comme un enfant pour poser une question.

« Je n’ai pas terminé docteur Silverstein… C’est une île vallonnée avec trois collines centrales, entourée de hautes falaises de granites noires qui bloquent les vents d’ouest et du nord et atténue la puissance des tempêtes violentes. Nous sommes effectivement dans une authentique caldeira de supervolcan d’une circonférence impressionnante ».

Elle sortit de son petit sac une petite boussole et la donna à Agnès :

« Regardez, les boussoles sont inutilisables parce que le sous-sol de l’île est granitique et riche en magnétite.

Contrairement aux Orcades, l’île est couverte d’une forêt endémique composée de pommiers, de poiriers et de châtaigniers que l’on ne retrouve nulle part ailleurs qu’ici. Il y a également de nombreux arbustes qui donnent toute sorte de baies et de fruits des bois. Les premiers habitants vivaient de la pêche, de l’élevage de moutons nourris aux algues et de l’apiculture. Nous produisons de l’excellent cidre de pomme et de poire, aromatisé avec des liqueurs de baies et de fruits des bois qui remplacent le whisky très prisé des ancêtres irlandais et écossais. N’hésitez pas à gouter nos spécialités de pains faits avec de la farine de châtaigne, de fromages de lait de brebis ou de ponettes.

Le sol est très riche en tourbe. Il a longtemps été exploité par les populations pour se chauffer et se faire à manger. Mais la totalité de l’énergie provient aujourd’hui directement ou indirectement de la chaleur géothermique du sous-sol. Vous apercevrez d’ailleurs souvent en campagne des geysers. Mais ne vous en faites pas, ils sont balisés.

Comme vous l’aurez remarqué, le climat est relativement doux et peu venteux. Les températures ne tombent jamais en dessous de dix degré en hiver et au-dessus de vingt-cinq degré en été ».

La navette arriva au bord d’un grand lac. De l’autre rive, ils pouvaient voir une gigantesque installation qui s’enfonçait dans l’eau. De sa surface, des lumières s’élevaient dans le ciel ou descendaient à vitesse vertigineuse sans faire de bruit.

« Voici notre loch: le loch Nimue. Il n’y a pas de Nessie ou de dame du lac (elle laissa échapper un bref rire)… mais sur l’autre rive a été construit l’unique astroport de notre planète relié à l’aéroport par des navettes. Les lumières que vous voyez sont les passes-mondes qui vont et viennent de l’autre monde ».

Puis la navette s’écarta de la voie qui longeait la berge du lac pour s’enfoncer à vive allure dans la forêt, vers l’une des collines centrales où se dressait un immense château moyenâgeux sur son flanc.

« A votre droite, vous pourrez admirez l’un de nos plus beaux monuments. Les vestiges du château d’Ablach. Vous pouvez même apercevoir l’ensemble mégalithique qui n’a rien à envier à celui de Stonehenge. Dans les vestiges du château existe une grotte qui est l’entrée d’un vaste réseau souterrain qui aurait été habité dès le néolithique ! »

Puis la navette surgit hors de la forêt et commençait à ralentir.

« Voici notre joyau, notre petite Tour Eiffel si je puis dire, toujours à votre droite: Le château d’Avalon, la demeure du Comte. Il renfermerait les reliques des cycles arthuriens à savoir la tombe du roi Arthur lui-même et sa dame Guenièvre, le graal, la table ronde, la lance du destin, le trône impérieux et bien entendu Excalibur, l’épée fabuleuse. Mais la salle des trésors ne peut être visitée. Même moi je n’ai pas le droit.

La langue parlée ici est unique. C’est un mélange de vieux norrois, d’écossais, d’irlandais et de français, bien-sûr. Néanmoins, c’est l’anglais qui est pratiqué à l’école afin que ceux qui partent dans les universités de Glasgow ou Edimbourg maîtrisent la langue. Mais le français tient une très bonne place dans les familles où il est maitrisé par soixante-dix pour cent des habitants.

Avait-elle dit en regardant d’un sourire bienveillant Agnès.

Et enfin que dire de plus que l’île est peuplée d’un bon million d’habitants. Des questions ? »

Peter et Agnès parlèrent pratiquement en même temps :

– Vous voulez dire que la preuve que le roi Arthur a existé est dans ce château et qu’il repose ici ?

– Cette île… serait l’Avallon alors ? Ou carrément l’Atlantide ?

– C’est quoi cet Impérium ?

– Où vont les lumières ?

Ne pouvant répondre à toutes les questions à la fois, elle décida de ne répondre qu’aux deux dernières ; ignorant délibérément les premières, d’autant plus que c’était Peter qui les avaient posées.

– Les lumières vont justement vers les autres villes de l’Impérium, elles se trouvent dans un monde parallèle au nôtre. Quant à l’Impérium, il pourrait être considéré comme une fédération de planètes mais basée sur un système féodal avec un suzerain et des vassaux. Seules quelques îles de la planète Terre en font partie. Mais c’est également une démocratie parce qu’il y a un parlement… les rouages de la politique de l’Imperium seraient trop longs à expliquer ici et maintenant, car nous sommes arrivés pour notre diner… chez le comte, Sir Joseph Zachary Ockham. Mais comptez sur moi une autre fois.

La navette s’arrêta et sembla se dévisser des rails invisibles, puis roula hors du chemin bordé.

– Laissez-moi plutôt vous présenter les convives et notre hôte. Sauf si vous voulez le faire Orsino ?

Le regard qu’elle lui avait lancé signifiait clairement qu’il n’était point question qu’elle lâche Agnès de la soirée.

– Non, je vous en laisse le loisir, répondit-il.

– Bien, si vous insistez… fit-elle avec un grand sourire.

Ils descendirent de la navette qui avait pénétré dans la propriété de l’immense demeure. Déjà elle tirait Agnès par le bras en faisant de grands signes aux invités qui étaient déjà dans le hall, des flutes de champagne à la main. Tout le monde s’était alors tourné vers elle qui était alors devenu aussi rouge que sa robe. Peter était resté à l’arrière avec Orsino et sa femme. Plutôt amusé par la situation et soulagé de ne pas être « adulé » par une femme qu’il ne trouvait pas attirante, il prit gaiement une flute de champagne également.

Agnès reconnut deux hommes qui étaient ce matin au siège d’Hexagon Industrie :

– Monsieur Younes Hammadi qui vient du Caire et notre docteur en médecine, Micolaj Wojnicz de Croatie. J’ai bien prononcé votre nom mon cher ami ?

– Absolument, répondit-il poliment, même si ce n’était absolument pas vrai.

Elle put à peine les saluer qu’elle la poussait vers d’autres personnes :

– Attention, voici la comtesse, dame Mary Ann Swing, sa sœur lady Laura Lana Swing qui va épouser le mois prochain un Amaral, un prince d’une des maisons majeures de l’Impérium, que vous voyez là-bas en compagnie de votre américain. Et à côté d’elle plus à droite, sa fille ainée lady Elisabeth Ann.

– Madame Jones, qui est votre amie ? demanda lady Laura Lana.

Bette était toute émoustillée. Elle fit la révérence.

– Voyons, dit Dame Mary Ann, la révérence est inutile. Ce diner a tout ce qu’il y a de plus amical et officieux.

– Je vous présente le docteur Agnès Strofimenkov qui est arrivé… hier, c’est bien cela ? C’est une Lefaye, dit-elle d’un air accompli.

– Euh… oui c’est le nom de mon grand-père, effectivement, bredouilla Agnès qui ne comprenait pas vraiment toute la signification de ce nom de famille sur cette île. Enchantée !

Bette s’en rendit compte et la prit à parti devant les trois autres, les yeux écarquillés comme ceux d’une chouette dans ses verres carrés :

– Comment cela ? Vous ne savez pas ?

– Quoi donc ?

– Vous êtes une descendante d’une des prêtresses de l’île que les gens de chez vous prénomment : Morgane. Morgane la fée… Morgane le Fay… Lefaye… vous percutez demoiselle ?

Décidément, cette Bette Jones était bien insupportable pensa-t-elle.

– Je …

Elle n’eut même pas le temps d’en placer une qu’elle était retournée dans le tourbillon de ses présentations mondaines :

– Oh regardez le maire de Saint-Colomban, Liam Durandal,… le maire de Saint-Brendan, Killian Carmichael,… Alastair Nolan, le maire d’Alchemille,… Elwyn Rivères Commène, la maire d’Arimathée,… le père Fitzpatrick, l’évêque de l’île…

Elle semblait ne plus respirer du tout.

– Oh, laissez-moi vous présentez l’ambassadeur de votre pays ?

– Pourquoi y-a-t-il un ambassadeur de France ici ? demanda-t-elle surprise.

– Oh ce n’est pas le seul ambassadeur. Tous les pays du G13 ont leur représentant sur l’île : les États-Unis, le Canada, le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, la fédération de Russie, l’Inde, la république populaire de Chine et le Japon si je n’ai oublié personne.

– Mais je pensais que l’existence de cette île était secrète. D’où le recours à l’Oblivion.

– Ma chère, vous êtes si attentive et vous avez raison. Mais laissez-moi vous expliquer, vous comprendrez tout ensuite. Je ne suis pas historienne pour rien. Avant la seconde guerre mondiale…

Elle l’écoutait d’une oreille et se laissait son esprit se distraire par les autres discussions dont elle n’entendait que des bribes:

« …Sauf que des dossiers contenant des plans de machines technologiques avaient été vendu à l’Allemagne nazie par le biais de l’Ahnenerbe, leur organisme de propagande scientifique. Malgré l’enquête, les traîtres n’ont jamais pu être découvert »

– Est-ce que vous m’écoutez ? demanda la grande historienne de l’île.

– Bien entendu, continuez votre récit. C’est fort intéressant.

– Eh bien, après la chute du mur de Berlin, l’Imperium conseilla fortement aux nations des anciens blocs de s’installer sur l’une des îles mythologiques, dont fait partie l’île Deslimbes, comme vous l’avez compris.

Mince, se disait-elle, elle avait loupé une partie qui semblait vraiment intéressante.

– A partir de cet instant, continuait Bette, les nations de l’OTAN et la Russie voulurent rentrer dans cet Imperium mais aucune nation de la Terre ne correspondait aux critères d’adhésion : notre économie est chaotique et trop hétérogène, la dégradation de l’environnement est galopante, les conflits armées sont monnaies courantes, l’analphabétisation et la pauvreté sont le quotidien d’une majorité de la population et cette population est trop importante et non maitrisée.

– Comment ça la population est trop importante ?

– Laissez-moi finir…

– Oui, pardon, continuez.

– Alors depuis 1989, ces treize pays créèrent Hexagon Industries et lui donna un mandat avec l’aval de l’ONU pour aider les peuples et les nations de la Terre à remplir les critères et entrer dans l’Imperium en tant que Fédération Autonome de la Terre. Il parait que la future constitution est déjà prête. C’est la raison d’être de cette entreprise. En cherchant des solutions concrètes contre le réchauffement climatique, la pénurie de ressources énergétiques et minières, les épidémies comme le SIDA, les cancers et grâce à l’aide des documents qu’ils veulent bien nous dévoiler des autres mondes, la Terre pourras remplir les critères et entrer de pleins pieds dans l’avenir dans moins d’une décennie si tout se passe selon le programme. Mais rien pour le moment ne doit être divulgué à la population… Vous le verrez aussi, il y a des représentants de grandes multinationales. Car l’exploitation de nos découvertes sera cédée le moment venu à ces entreprises pour assurer une économie à la hauteur des espérances de l’Imperium.

– De grandes multinationales ? Lesquels ? Je veux dire comment elles ont été sélectionnées ? demanda Agnès très intriguée par toutes ces révélations qui restaient bien entendu inconnues du grand public.

– Je vois ce que vous voulez dire, répondit Bette. Il y a sûrement du favoritisme envers certains pays, je ne sais pas. Je n’ai pas de réponse, il faudra demander à Orsino.

Agnès hésita un peu et se lança :

– Je suis quand même intrigué par le fait qu’ils trouvent que la population de la Terre est trop importante. Comment Hexagon Industries compte résoudre ce problème ?

– Par la terraformation de Vénus et Mars, voyons, répondit-elle avec un large sourire. Vous savez que …

Mais soudainement, elle se tût lorsqu’elle vit entrer dans le hall un homme, d’une prestance exceptionnelle, accompagné d’une femme âgée mais très belle, et très grande avec un port altier. Elle était vêtue dans une longue robe blanche qui se confondait avec ses longs cheveux argentés. Elle portait des gants de la même couleur. Mis à part son visage et son cou, on ne voyait pas un centimètre carré de sa peau. Bien que ses traits fussent doux, elle avait l’apparence d’un faucon, surtout par son regard gris qui était perçant.

Agnès intrigué demanda :

– Qui sont-ils ?

– L’homme charmant n’est autre que sir Joseph Zachary Ockham, le comte de l’île, en personne. Quant à la dame, voyez-vous, c’est une femme très importante dans la hiérarchie de l’Impérium, l’honorable Ildiko Bathory, qui siège au Magisterium, l’une des assemblées du parlement dont je vous ai parlé tout à l’heure. On dit qu’elle a des pouvoirs, qu’elle est capable de voir l’avenir, lire vos pensées, vous obliger à faire des choses… elle chuchotait de plus en plus bas de telle sorte que la fin de sa phrase était à peine audible.  Il est possible qu’elle soit là aussi pour vous, vous êtes une Lefaye après tout…

– Pour moi ??? De toute façon, je ne crois pas à ces choses-là…

Le visage de l’honorable, à ce moment-là, pivota de manière surnaturelle et elle fixa de ses yeux gris perçants Agnès qui entendit sa voix dans sa tête :

« Je viens pour votre frère en vérité »

– Vous l’entendez, n’est-ce pas ? demandait Bette Jones presque pendu à son épaule. Qu’est-ce qu’elle vous dit ! Dites-moi ?

– Je… je ne sais pas… je ne comprends pas, laissez-moi tranquille…, lui répondit-elle, excédée.

Bette fut tellement choquée de la réaction d’Agnès, qu’elle évita tout contact avec elle toute la soirée, manifestement froissée par ce qu’elle avait dit. De son côté, bien qu’elle trouva sa réaction disproportionnée, elle put profiter, sans être tiré de tous les côtés, sereinement de sa soirée en compagnie des autres invités y compris de l’honorable Ildiko, comme si rien ne s’était passé.

Le comte avait fait un discours digne de ce nom pour présenter les deux nouveaux arrivants : Peter et Agnès. Il annonça également que les dates de transfert des technologies aux multinationales étaient proches. Ce qui, évidemment, ne manqua pas de rassurer les actionnaires et les ambassadeurs qui avaient soupçonné à tort depuis quelques temps que le signal Enigma avait été une ruse de l’Imperium pour rejeter l’adhésion de la future Fédération Autonome de la Terre.

CHAPITRE 15: CLAY HILL

Agnès venait d’arriver à l’aéroport d’Édimbourg. Après un trajet en train de Tours à Paris, elle avait pris l’avion pour faire une courte correspondance à Londres, pour finalement arriver en Ecosse. Un chauffeur l’y attendait avec une pancarte à son nom. Récupérant ses bagages, elle prit place à l’arrière d’une berline noire qui, à sa grande surprise, l’emmena après deux heures de route dans un petit aérodrome, dans le nord de l’Ecosse. Un jet privé avait spécialement été affrété pour elle et un autre homme. La destination : une ville nommée Clay Hill. Elle est située précisément sur une île au milieu du triangle formé par les archipels des Orcades, Féroé et Shetlands, plus au nord encore de l’Ecosse. Cette île mystérieuse n’était autre que l’île Noire.

Agnès pensa que c’était l’occasion d’en savoir plus, car le chauffeur de la berline avait été pour ainsi dire très peu loquace. Elle n’en sut hélas pas d’avantage sur Hexagon Industries et le fameux Orsino Somboli. L’homme avait été également contacté de la même manière mis à part l’épisode de l’homme au mouchoir blanc. Il se posait les mêmes questions qu’elle. Il lui avait appris cependant deux choses importantes : l’île sur laquelle on les emmenait n’existait sur aucune carte. Et étonnamment, ni l’un ni l’autre n’arrivait à se souvenir du contenu du CD, ni la raison pour laquelle il leur avait paru important, presque vitale d’accepter la proposition de cette société. Ils avaient pourtant tout abandonné pour se rendre au bout de l’Europe septentrionale, dans un coin que personne ne connaissait, où personne n’aurait eu l’idée de venir les chercher. Ils leur étaient néanmoins impensables de vouloir retourner chez eux. Ils ne voulaient pas. Ils ne le pouvaient pas. Ils étaient poussés par la curiosité et par une force indéfinissable. Ce qui renforçait le mystère et leur intérêt pour toute cette affaire.

Ils firent connaissance durant le vol. Elle sut qu’il s’appelait Peter Silverstein et qu’il venait du Texas aux Etats-Unis où il exerçait en tant que physicien nucléaire. Il était deux fois divorcé et avait eu deux enfants du premier mariage. N’ayant pas obtenu leur garde, il se plaignait de payer une pension alimentaire exorbitante et maudissait sa première femme.

C’était un homme exubérant quand il parlait. Il ne cachait aucun détail de sa vie privé. Il avait un léger embonpoint et une tête ovale comme un œuf. Son accoutrement ne choquait pas sauf sa ceinture avec une grosse boucle en fer qui détonait avec le reste. Il n’était pas resté insensible au charme de la belle Agnès et le lui avait fait comprendre. Elle avait repoussé gentiment ses avances.

Lorsqu’ils arrivèrent enfin à destination, le soleil commençait à se coucher. Ils pouvaient apercevoir à travers les hublots de l’avion, les immenses falaises de granite noir de l’île. Elles culminaient en effet à plus de deux mille mètres au-dessus des flots et formaient comme un mur infranchissable. Ils n’avaient jamais vu pareil spectacle de toute leur vie. Le jet fit le tour de l’île pour finalement s’engouffrer dans un large et profond canyon au fond duquel il y avait une piste d’atterrissage. La manœuvre était fort difficile à cause des vents forts et de l’étroitesse relative du couloir. La nuit étant tombée, ils n’avaient pas remarqué que le canyon débouchait sur un immense cirque occupé par d’immenses bâtiments circulaires et tubulaires en verre dont les charpentes étaient des toiles de tiges d’acier trempé. Leur aspect était très futuriste.

Le peu qu’ils en avaient pu voir, ils avaient compris tous les deux que cette île, qui n’existait sur aucune carte, était exceptionnellement grande, bordée de falaises abruptes noires et hautes comme des montagnes, recouverte par endroit d’une épaisse forêt.

L’avion atterrit. L’air était plutôt frais et très humide. Ils virent de loin, stylisé sur la façade vitrée la plus large et la plus centrale d’un des dômes de verre, un dragon à cinq têtes crachant du feu. Ça devait être l’emblème de l’île. On pouvait lire aussi en grand :

KING ARTHUR PENDRAGON AIRPORT

Ils descendirent et furent accueillis par un homme élégamment vêtu. Il était trapu, de taille moyenne avec le haut du crâne dégarni. Il s’adressa à eux d’un air très enjoué :

– Je suis Orsino Somboli, PGD de Hexagon Industries. Je suis ravi de faire enfin votre connaissance. Docteur Strofimenkov, docteur Silverstein, bienvenue à Clay Hill sur l’île Deslimbes.

Ils lui serrèrent la main. Fatigués par leur long voyage respectif, l’excitation les maintenait tous deux éveillés aussi efficacement que la caféine. L’aventure ne faisait que commencer pour eux. Ils trouveraient enfin tout ou une partie des réponses à leurs questions.

Il y avait une vingtaine d’autres jets de toutes tailles sur le tarmac. Ils le traversèrent avec hâte car il y avait beaucoup de vent. Orsino les questionnait  sur le temps et les nouvelles de leur pays respectifs. Quand ils arrivèrent enfin dans la salle des arrivées, ils réalisèrent que ce n’était pas un banal aérodrome de campagne mais que la construction était digne d’un aéroport international. Il était vaste, moderne, aussi futuriste que l’extérieur le présageait. En dépit du fait qu’il était une heure tardive de la soirée, il y avait beaucoup d’agitation et pas mal de monde. Mais si certains étaient majoritairement habillés à la mode occidentale ou d’autres coins de la planète, d’autres avaient des accoutrements franchement étranges. Comme s’ils sortaient tout droit de l’époque préindustrielle revisitée. Il y avait des capes en cuir, des redingotes, des fanfreluches, des hauts de forme, des combinaisons sobres ou parfois très colorées. Ils avaient l’air de venir à la fois du passé et du futur. La scène était complètement folle et anachronique.

C’est comme si l’avion les avait débarqué dans un monde parallèle.

Agnès et Peter ne savaient plus où donner de la tête. Il y avait des indications holographiques qui apparaissaient et disparaissaient dans tous les sens et dans plein de langues différentes, dont la quasi-totalité leur était inconnue. Mais aucun des noms qui s’affichaient sur les écrans pour les arrivées ou les départs ne leur étaient familiers.

Ils étaient ébahis et posaient des tas de questions sans en attendre les réponses :

« Pourquoi un si grand aéroport pour une île inconnue ? Où vont tous ces gens ? D’où viennent-ils ? Où sont les avions de ligne ? Ils ne prennent quand même pas tous les jets ? C’est où ça, Rosto, Gondar, Ys, Rungholt… ?  Astroport 2, plateformes d’embarquement 17… ?»

Agnès, pourtant, appuya l’une de ces questions :

– L’île appartient-t-elle au Royaume-Uni ?

– Non… ! Hum, pas depuis cinq siècles au moins, avait réfléchi le PDG d’Hexagon Industries.

– Je parie que le gouvernement américain est derrière tout ça, avait interrompu Peter.

Orsino marchait d’un pas assuré, il avait une légère avance sur ses invités mais ne perdait rien de ce qu’ils disaient :

– Le gouvernement américain n’a rien à voir là-dedans, ni aucun autre d’ailleurs.

– Des milliardaires de je-ne-sais quelle société secrète, alors ?

– Non plus.

– Mais alors d’où peut bien provenir tout l’argent qui a permis à construire toutes ces installations ? demanda-t-il encore.

Agnès et Peter ne s’étaient pas rendu compte, mais ils étaient arrivés dans une annexe de l’aéroport et n’avaient toujours pas récupéré leurs valises. Cela ressemblait à une station de métro. Orsino s’arrêta net au niveau du quai devant des écrans transparents qui empêchaient visiblement les voyageurs d’aller sur le monorail. Une navette à sustentation magnétique et en forme de baguette entra aussitôt en gare. Les portes s’ouvrirent en coulissant de haut en bas, et les barrières transparentes des quais se perméabilisèrent. Il les invita à prendre place dans la navette.

Avant le démarrage, une voix désincarnée claironna :

KING ARTHUR PENDRAGON AIRPORT STATION

BIENVENUE A BORD

WELLCOME ABOARD

Il répondit enfin à la question de Peter :

– Question pertinente. Pour tout vous dire, nous ne sommes financés par personne…sur Terre.

L’engin filait maintenant à toute allure vers le centre-ville de Clay Hill. Il y avait en plus dans la cabine une petite famille et trois couples avec le même type d’habits étranges. Mais Agnès et Peter n’y prêtaient guère attention. Ils étaient restés bouche-bée plusieurs minutes face à la réponse sans équivoque d’Orsino, attendant peut-être que ce dernier finisse par avouer que c’était une plaisanterie. Agnès réagit enfin:

– Comment cela, pas sur Terre ? Ils ne sont quand même pas sur Mars ? Est-ce que c’est pour cela qu’il y a un astroport ?

– Eh bien, ils en auraient les moyens, avait-il répondu du tac-o-tac.  Mais non, pas de Mars, pas de cet univers en fait.

Les deux se regardaient avec de grands yeux.

– Monsieur Orsino, excusez-moi, mais allez-vous enfin nous expliquer ? demanda gravement Peter. Pour ma part, j’ai fait des milliers de kilomètres sans savoir pourquoi. Je sais juste que c’est très important et qu’il fallait que je vienne et j’ai besoin d’avoir des réponses.

Agnès acquiesçait. Orsino se permit de poser la main sur l’épaule du physicien.

– Ne vous inquiétez pas, demain vous saurez tout, c’est promis. Mais ce soir, vous êtes fatigués et ce serait tellement long expliquer. Vous avez fait un très long voyage tous les deux. Vous dormirez à l’hôtel cette nuit où vous attendent vos valises.

– J’ai une dernière question.

– Oui ?

– Est-ce que vous venez chercher toutes vos recrues à l’aéroport ?

– Ahahaha. Non, bien-sûr que non. Vous êtes les deux derniers que nous attendions. Alors je me suis dit que ce serait pas mal de venir vous cherchez en personne. Une limousine conduit par un parfait inconnu en plus du jet aurait été trop impersonnel.

Il leur fit un clin d’œil.

– C’est pas sûr que la limousine m’aurait déplu, chuchota Peter.

La navette ralentissait. Sur son monorail aérien qui surplombait la ville illuminée, on pouvait voir à travers les vitres qu’elle était tout ce qu’il y avait de plus normal. Elle ressemblait à une ville de taille moyenne du nord de l’Europe. Ils aperçurent au loin dans la nuit noire, où devait se situer l’aéroport, des boules de lumières vives montés en piquet comme des flèches dans le ciel et disparaître subitement, alors que d’autres apparaissaient dans les nuages comme par magie pour descendre en piquet vers l’aéroport tout aussi vite. Ce ballet lumineux les hypnotisait, mais ni l’un ni l’autre n’osèrent poser de question à Orsino sur ce phénomène…d’OVNI.  Puis l’engin s’engouffra dans un tunnel sous-terrain pour entrer enfin en gare :

CLAY HILL CITY HALL STATION

ASSUREZ-VOUS DE N’OUBLIEZ AUCUN BAGAGES

PLEASE, DON’T FORGET YOUR LUGGAGES

Avait signalé la voix désincarnée.

Avant de les laisser, Orsino avait rajouté :

– Je vous attends demain à 10H pour un débriefing complet. Ça sera votre journée d’intégration. Il y aura aussi une visite médicale pour s’assurer que vous êtes en bonne santé. Une voiture viendra vous chercher à 9H30.

Sans donner plus d’explications, la navette était repartie avec lui à son bord. Ils étaient restés là sur le quai, sans comprendre ce qui venait de se passer. Ils étaient livrés à eux-mêmes sur une île inconnue, dans une ville inconnue. Mais un autre homme les attendait. Manifestement, il leur faisait des signes pour les conduire à l’hôtel. Il ressemblait à s’y méprendre aux conducteurs des voitures qui les avaient menés de l’aéroport d’Édimbourg au petit aérodrome. Mais une fois encore, ni l’un ni l’autre n’osèrent en faire la réflexion. Ils avaient eu leur compte d’événements extraordinaires. Ils se contentèrent de le suivre. Inconsciemment, cette ressemblance leur avait donné confiance sans que l’individu ait eu à se justifier. Peter susurra à l’oreille d’Agnès :

– Drôle de type.

– Tu parles de ce monsieur, en montrant discrètement du menton l’homme inconnu.

– Non, cet Orsino.

– Oui, il va falloir qu’il nous explique pourquoi nous sommes ici… Il est quelle heure ?

Peter sortit son téléphone portable au lieu de regarder sa montre.

– Il est minuit et demi passé. Oh mon dieu ! S’exclama-t-il.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as passé ton heure du coucher, se moqua-t-elle.

– Non, Il n’y a pas de réseau…

– Attend qu’on arrive à l’air libre. Excusez-moi monsieur, c’est encore loin ?

Elle s’était adressée à l’homme qui les accompagnait. Il secoua la tête pour dire non.

Peter un peu nerveux se mit à l’assaillir de questions :

– Le dollar a cours ici ?

Il secoua la tête pour dire non encore.

– L’euro alors ?

Il secoua la tête.

– Comment je fais pour m’acheter des cigarettes si j’en ai plus ?

Il haussa les épaules.

– Vous parlez anglais ? Ou peut-être le français au moins ?

Il ne prit même pas la peine de répondre. Peter se tourna vers elle, interloqué.

– Agnès tu es sûr qu’on doit le suivre ???

Elle haussa, elle aussi, les épaules, fatiguée.

A ce moment-là, empruntant des escalators, ils sortirent des méandres souterrains de la gare pour déboucher sur une grande esplanade. Il y avait tout autour des bâtiments baroques qui rappelait l’Italie, sauf qu’ils avaient des colombages. Et juste en face au milieu, un vieux bâtiment plus classique qui semblait dater d’il y a au moins trois siècles. Ça devait être la mairie de Clay Hill, elle avait une apparence de cathédrale gothique revisitée. Il n’y avait pas un chat étant donné l’heure tardive. L’air de la ville était très pur. Le ciel était exceptionnellement dégagé et la trainée d’étoile de la voie lactée leur offrait un spectacle magnifique. Elle n’avait jamais encore vu autant d’étoiles de sa vie. Puis une pluie d’étoiles filantes acheva de la subjuguer. Ils s’arrêtèrent pour observer. Peter qui s’était rendu compte de son émerveillement, s’approcha un peu plus et lui dit :

– Ce sont les perséides. Elles arrivent tous les ans à la même date, en août. Beau spectacle, n’est-ce pas.

Ses yeux approuvaient mille fois. L’homme les emmena dans un immeuble moderne à côté de la mairie. Peter jeta encore un coup d’œil à son téléphone portable. Il n’y avait toujours pas de réseau. Il se résigna et se concentra sur le grand luxe de l’hôtel. Ils allaient enfin pouvoir dormir. Chacun récupéra sa valise à la porte de leur chambre, prit une douche rapide, enfila leur pyjama et aussitôt que leur tête entra en contact avec l’oreiller, leurs paupières lourdes tombèrent. Cette nuit-là, ils s’écroulèrent dans un sommeil profond et réparateur dans deux grands lits, roulés telles des chenilles prêtes à la métamorphose dans des draps doux en soie.

CHAPITRE 12: UN MYSTÉRIEUX COLIS

« Il est 10H45… Il est 10H45… Il est 10H45… »

Les rayons du soleil filtraient à travers les volets de la chambre. Agnès émergea la tête hors du drap. Son bras cherchait à tâtons le réveil parlant qu’elle avait assommé déjà à 5 reprises pour retarder l’heure du lever.

« Drrrriiiinnng !!! Drrrriiiinnng !!! » C’était l’interphone qui s’y mettait à présent.

– Mais ce n’est pas vrai, qui peut bien venir un dimanche matin ! marmonna-t-elle.

Comme la sonnerie ne retentit pas une seconde fois, elle commençait à se rendormir. Quand soudain, on toqua à la porte de sa chambre.

Agnès résigné de ne pouvoir continuer de dormir se redressa. Elle appuya sur son réveil parlant afin qu’il ne la rappelle pas une fois encore à l’ordre dans quinze minutes.

– Oui, Jacques ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Sa voix était caverneuse. La nuit passée, elle s’était endormie difficilement à 4H30 passé suite à l’appel étonnant d’Orsino Somboli, le PDG d’Hexagon Industries. En attendant que Morphée ne daigne la porter dans ses bras, elle avait cherché en vain sur internet des informations sur son interlocuteur et sur la société qu’il dirigeait.

– Il y a un coursier qui t’apporte un paquet…

– Un dimanche ?

– Oui, je sais c’est bizarre. Il y a un hexagone sur le paquet. Tu as dû commander quelque chose sur internet, non ?

Quand il avait prononcé le mot « hexagone », elle avait bondit hors de son lit, s’était précipité vers la porte pour l’ouvrir et aller dans le couloir.

– Où est le coursier ?!

– Dans le couloir. Mais qu’est-ce qui se passe ? C’est important ?

– Tu n’as pas idée à quel point ! Quelques secondes plus tard elle s’écria : Jacques !!! Il n’y a personne dans le couloir de l’entrée.

Son frère la talonnait.

– Il était là pourtant. Il a refusé que je signe à ta place. Regarde ton paquet est là, par terre.

Sur le sol, un gros pavé en carton jaune attendait. Il était étiqueté au nom du « Dr Agnès Strofimenkov » sur un fond bleu clair avec un logo hexagonal qui ornait l’inscription :

HEXAGON INDUSTRIES

– Cours vite voir à la fenêtre si tu le vois !

Il alla voir pendant qu’elle vérifiait dans la cage d’escalier. Il n’y avait personne nulle part. Même la rue était déserte.

– Tu m’expliques pendant que je fais le petit-déj ?

Il retournait dans la cuisine. Elle avait à peine remarqué la légère odeur d’œufs brouillés qui flottait dans l’air. Elle souleva le carton qui était plus léger qu’il en avait l’air.  Elle le portait pour le poser sur la table de la salle à manger.

– Je ne sais pas si tu vas pouvoir le croire, tellement c’est incroyable, dit-elle.

La curiosité attisée, il répondit simplement :

– Dis toujours.

Elle éventrait le carton. Jacques revenait avec un grand plateau avec croissants, œufs brouillés, du café et quelques clémentines. Il remarqua que son air avait changé :

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle s’était assise avec une feuille cartonnée à la main. C’était un billet d’avion:

– Je pars pour Edimbourg dans 3H…

– Quoi ? Comment ça ? Tu me préviens que maintenant ? Je pensais que tu m’accompagnais à la gare ce soir ?

– Je viens de l’apprendre à l’instant !

– Tu vas m’expliquer ou continuer à faire pleins de mystère. Dit-il un peu contrarié.

– Bien. Par où commencer ?

Oubliant le caractère confidentiel de ce qui lui arrivait, Elle remit le billet dans le paquet jaune qui contenait d’autres documents et raconta toute l’histoire pendant qu’ils déjeunaient. Elle n’omit rien, pas même l’épisode de l’homme qui était venu la voir dans son bureau une semaine auparavant.

Quand elle eut fini, son frère la fixait gravement :

– Agnès ? Tu penses que la folie d’Lisa est génétique ?

– Te moque pas de moi, je vais te montrer le CD mais avant, je vais préparer ma valise et me doucher.

– Mais tu vas partir comme ça, sur un coup de tête ? Et ton travail ? Ton appart ? Ça se prépare à l’avance un truc pareil ! Et tes deux stagiaires, ils valideront comment leur stage sans toi ?

– Dans ce paquet, tous ces petits tracas sont résolus pour moi. Ne t’inquiète pas pour ça petit frère… Hexagon Industries semblent avoir des ressources insoupçonnées.

Elle partait déjà pour se préparer, dansant joyeusement sur « Dancing Queen » de la radio de la salle de bain. Il savait que cela ne servait à rien dans ces cas-là d’essayer de dire quoique ce soit. Quand elle avait quelque chose en tête, elle fonçait toujours tête baissée et ne levait la tête qu’à l’arrivée pour constater les dégâts.

Il avait fini par voir lui aussi le contenu du CD et avait paru tout aussi intrigué et subjugué. Il la laissa partir en lui faisant promettre de lui donner régulièrement des nouvelles et des détails sur son nouveau travail.

CHAPITRE 11: ORSINO SOMBOLI

Orsino Somboli était un homme de taille moyenne. Assez trapu, le haut du crâne dégarni et avec de petits yeux tirés qui lui donnait un air de fouine. Il avait pourtant une assez grande prestance. Il racontait qu’il était d’origine italienne et aimait prendre parfois un faux accent du pays pour amadouer ses pairs. Ce n’était pas un homme désagréable, il était même de très bonne compagnie surtout quand il était accompagné de jolies jeune femmes. Malgré son physique qui n’était pas spécialement attrayant, sa réputation le précédait et il était connu pour avoir fait tourner la tête de nombreuses femmes. Mais à présent, il arborait une alliance à son annulaire gauche qui témoignait qu’il était bel et bien marié. Sur la table de son bureau impeccablement bien rangé était posé le cadre photo de sa petite famille : une femme magnifique à la chevelure rousse flamboyante qui avait l’air bien plus jeune que lui. Elle tenait un gros bébé tout blond et tout potelé qui souriait avec ses deux petites dents de lait. Sûr de lui et intelligent, nul doute qu’il avait également misé sur son élégance et son bagou pour obtenir tout ce qu’il possédait et arriver à la place qu’il occupait.

Il était debout face à la fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit noire. Seules les quelques étoiles du ciel, la lumière jaune de sa petite lampe de bureau et l’écran large de son ordinateur venaient éclairer ponctuellement ce décor sombre. Son bureau, celui de la direction générale d’Hexagon Industries, était au 6eme et dernier étage d’un immeuble de verre moderne, de forme pyramidale et à base hexagonale.

Dans la même pièce que lui, à peine visible dans la pénombre, un homme au visage banal, fluet et grand, un mouchoir blanc à la main semblait attendre de lui des instructions. C’était le même homme qui avait abordé et effrayé Agnès quelques jours plus tôt et le même homme qui avait récupéré le petit paquet en carton d’Heinrich.

L’écran informatique était ouvert sur une page où l’on pouvait voir la photo d’Agnès. Elle était accompagnée de tas d’information à son sujet et le mot « alerte », écrit en gros et en rouge, qui clignotait. Orsino s’adressa à une pieuvre téléphonique :

– Docteur Strofimenkov ? Vous êtes toujours là ?

A plusieurs milliers de kilomètre de là, Agnès était resté muette au bout de son téléphone portable. Elle finit par répondre, se demandant toujours s’il s’agissait d’un canular :

– Oui, je suis toujours là, Monsieur Somboli. Je suis, comment dire, surprise par tout ce que je viens d’apprendre et tout cela est tellement soudain…

– Je comprends. Ne vous inquiétez pas, sachez que nous sommes tous passé par là, y compris moi-même.

– Ah ? Ah bon ?

Elle ne savait pas quoi dire d’autres. Elle ne savait pas quelle question posée, elle en avait tellement.

– Docteur, je pense qu’il est tard pour vous comme pour moi-même. Je voulais juste vous souhaitez en personne la bonne arrivée dans notre compagnie. Vous le désirez toujours, n’est-ce pas ?

Elle répondit « oui » précipitamment.

– Parfait, j’en suis heureux ! Nous reprendrons tout cela demain et toutes vos questions trouveront leur réponses très rapidement, vous verrez. Bonne nuit Docteur, reposez-vous bien, vous en aurez besoin.

– Heu Merci, vous aussi Monsieur Somboli.

La communication s’interrompit laissant Agnès seule face à elle-même et à toutes ses interrogations.

Dans le bureau de la direction, une voix, qui articulait exagérément les mots, résonna :

– Est-ce que j’ai réussi, Monsieur ?

– Mon cher Gasper, vous avez échoué. Mais si cela peut vous consolez, vous m’avez fait gagné un pari.

– Mais elle a accepté la proposition, rétorqua-t-il.

– Oui, mais pas le lendemain de votre désastreuse intervention.

Orsino souriait à l’homme qui avait une mine triste :

– Mais ne vous en faites pas, cela ne gâche en rien le fait que vous êtes un spécimen unique.

– Un spécimen, monsieur ?

– Un homme unique, pardon ! Corrigea-t-il.

La bouche de l’androïde fit une drôle de moue. En réalité, c’était sa manière d’exprimer son contentement.

– Vous souhaitez aller la chercher à l’aéroport demain ?

– Oh non, Monsieur. Le terrain, c’est fini pour moi. Elle a voulu m’éperonner avec un coupe-papier vous savez. Mais je ferai le nécessaire pour qu’elle arrive ici sans qu’elle n’ait à se soucier de quoi que ce soit. Et puis de toute façon, je dois revoir le détective pour lui rendre son paquet. Nous avons presque pu en retirer tout ce dont nous voulions savoir.

Orsino éclata de rire :

– Bien, je peux aller dormir sur mes deux oreilles, vous êtes diablement efficace. Bonne nuit Gasper. Je ne vous sers pas la main.

– Non, monsieur, vous êtes plein de microbes.

Orsino riait de bon cœur en sortant de son bureau. « Mon dieu ! Sacré personnage ». Il était précédé de Gasper, l’androïde phobique au mouchoir blanc.

CHAPITRE 8: L’APPEL DANS LA NUIT

Des jours passèrent pourtant sans qu’elle ne prête attention au CD qu’elle avait rangé dans un coin et oublié. Des jours passèrent sans qu’elle ne reçoive aucun coup de fil de la part d’une mystérieuse organisation ou la visite d’un étrange personnage. Elle avait vite oublié cet incident et était retourné à sa vie calme et insouciante. Son jeune frère, Jacques, qui n’était autre que le futur maître de l’île Noire dans sa prime jeunesse, était venu lui rendu visite pour quelques jours. Il habitait maintenant à Paris chez leur tante un peu folle alors qu’il allait tenter de décrocher le concours de médecine pour la seconde fois à la rentrée.

Il était en cuisine et s’évertuait à concocter un bon petit plat pour le diner. Il ressemblait beaucoup à sa grande sœur sauf que ses yeux étaient plus clairs et il était plus grand. Il manipulait farine, sel et poivre, frappait des citrons, effleurait des herbes, surveillait la cuisson de ce qui se trouvait dans la poêle.

– Pour une fois, tu ne mangeras pas tes vieilles pizzas congelées, s’enorgueillissait-il.

– Tu sais bien que je n’ai vraiment pas le temps de me faire à manger…

Elle savait bien que ce n’était pas une raison valable.

– C’est à se demander comment tu fais pour rester aussi mince. Si Lisa savait. Tu sais qu’elle me force à manger 5 fois par jour !

Elle en profita pour changer de sujet et demander :

– Ah au fait comment va notre tante ?

– Elle va bien ! Toujours aussi fêlée, tu l’imagines. Mais elle est gentille. Ça lui fait du bien que je sois là-bas avec elle, même si parfois elle me tape sur les nerfs !

Elle lâcha un petit rire. Elle rangeait sa table à manger où était amonceler des tonnes d’affaire. Décidément, elle n’était pas plus ordonnée au travail que chez elle. Une jaquette noire de CD glissa et tomba sur le sol. L’épisode de l’homme au mouchoir blanc lui revint.

– Tu sais ce qu’elle a fait la dernière fois ? demanda son frère.

– Non, dis-moi…

– Elle a acheté une cage pour oiseau qu’elle a …

Elle ne l’entendait plus. Elle était soudainement obsédée par le contenu du CD. Elle partit dans sa chambre pour le lire sur son ordinateur personnel. Elle entendit le ventilateur de la machine tourner à plein régime lorsqu’elle l’introduisit dans le lecteur. Quelques secondes plus tard :

– Tu m’as entendu ?

Jacques avait fait irruption dans sa chambre.

– Jacques ! Tu es fou, tu m’as fait peur !!!

– Je te demande pardon, mais qu’est-ce que tu fais ? Tu n’as pas fini de débarrasser la table, où est-ce qu’on va manger ?

Elle soupira. Elle avait trop l’impression qu’il était le grand frère et elle, la petite sœur.

– J’arrive…, tu as bientôt terminé ?

Elle retourna au salon oubliant son obsession. Elle n’avait pas vu qu’un programme s’était ouvert sur l’écran.

– Presque. Dans 5 minutes à peine.

Elle alluma machinalement la télévision. Il était 20H et c’était l’heure du journal.

– Dis-moi, ça sent drôlement bon, qu’est-ce que tu nous as cuisinés ?

– Je t’ai préparé des joues de lotte façon meunière, tu m’en diras des nouvelles. C’est simple à faire, mais très bon. C’est un très bon ami qui m’a montré la recette.

– Waouh, toujours un vrai cordon bleu, c’est ta copine qui doit être contente.

– Tu lui demanderas la prochaine fois que tu monteras à Paris.

Il lui fit un clin d’œil complice.

Ce soir-là, ils regardèrent un reportage sur les possibilités de la vie ailleurs dans l’univers. Et ils firent un focus sur Enigma, le mystérieux signal radio capté quelques mois plus tôt par les radiotélescopes en provenance de l’espace profond. Les scientifiques étaient certains qu’il était d’origine extra-terrestre. Jacques était passionné par ce genre de chose, Agnès beaucoup moins.

Le reste de la soirée se passa entre rire et discussion lorsque vint l’heure du coucher. Ils décidèrent tous les deux qu’ils installeraient un logiciel sur leur ordinateur pour aider les scientifiques à traiter les données de ce fameux signal.

Jacques partit dans sa chambre et elle fit de même. Son ordinateur ne s’était pas mis en veille et sur l’écran une page s’était ouverte. Tout était écrit en anglais. Et il fallait manifestement qu’elle écrive un mot de passe pour avoir accès au contenu.

– Ah oui, le CD ! Elle l’avait encore oublié décidément.

– Qu’est-ce qu’il disait déjà ? « Pigeons » ? …« Tourterelles » ? …Non, « colombes » !

Mot de passe refusé.

– Ce n’est pas « colombes » ? J’étais pourtant sûr. Essayons « colombe » sans le s.

Mot de passe refusé.

Elle essaya ensuite tout en majuscule :

– COLOMBE

La page devint noir quelques secondes et lorsque la page revint, elle crût tomber à la renverse.

– C’est impossible ! s’écria-elle.

Elle parcourait les pages avec frénésie et émettait parfois des petits cris d’étonnement ou de contentement. Il était 2H du matin passé.

Elle tomba enfin sur la dernière page qui ressemblait à un contrat en bas duquel il suffisait de cliquer pour accepter les termes.

– Qu’est-ce que je fais, je suis folle. Ça ne peut pas exister…

Elle cliqua et aussitôt dans la minute la sonnerie de son téléphone portable déchira le silence de la nuit. Elle fronçait les sourcils non pas parce qu’elle était mécontente mais parce que des centaines de questions se bousculait dans sa tête. Elle n’était pas étonnée de cet appel. Loin de là. Elle savait qui était au bout du fil, ou du moins elle savait pourquoi on l’appelait. Tout était lié au fait qu’elle avait cliqué sur ce bouton.

A la cinquième sonnerie, elle répondit.

– Allo ?

– Docteur Agnès Strofimenkov ?

La voix était profonde et grave, presque suave.

– C’est moi-même, répondit-elle.

– Je suis monsieur Somboli, le Président Directeur Général. Nous sommes ravis de vous compter parmi les effectifs d’Hexagon Industries.

CHAPITRE 6: L’HOMME AU MOUCHOIR BLANC

Le rêve collectif les emmena plus de 300 ans en arrière. Ils n’avaient aucune emprise, exactement comme dans un rêve, car ils revivaient les souvenirs de l’oniroducteur, Jacques. Comme des oiseaux, leurs esprits survolaient les monts et les vallées mais à une vitesse proche d’un avion supersonique. Bientôt ils ralentirent au-dessus d’une ville. Ils voyaient des bâtiments blancs et pénétrèrent comme des plumes ballottées par la brise dans l’un des bureaux dont la fenêtre était grande ouverte. Il y avait une jeune femme, selon toute vraisemblance une scientifique, qui semblait être très absorbée par son travail. Ils étaient à l’université de Tours dans le service de physiologie humaine.

Au même moment, venaient d’entrer, dans le petit bureau de la femme, deux stagiaires zélés. Leurs bras étaient chargés d’une pile de documents :

– Agnès, nous avons trouvé toutes les études que tu nous as demandé, disait l’un joyeusement.

– Nous avons surligné tous les passages importants et même fait une synthèse globale, rajouta l’autre.

– Bien, merci, fit elle avec un grand sourire. Vous pouvez poser le tout sur mon bureau.

Les deux compères ne savaient pas exactement où, car la table qui lui servait de bureau était un vrai chantier. Pleins de feuilles y étaient jonchées presque pêle-mêle. Il n’y avait plus aucune place. Les deux se regardaient un peu hésitant. Elle le remarqua et leur indiqua vaguement un coin de table peu encombré :

– Mais posez-le juste là, je le lirai dès que j’aurai fini de lire ce rapport.

Ils s’exécutèrent mais semblaient manifestement attendre autre chose de sa part. L’un commença :

– On souhaiterait prendre notre après-midi…

– Oui, mais juste pour aujourd’hui, renchérit l’autre qui était resté en retrait.

Agnès n’était pas à proprement parlé un maître de stage très sévère même si elle était très exigeante sur le travail qu’elle demandait. Ils savaient tous deux qu’ils auraient ce qu’ils voulaient, mais il fallait qu’ils la jouent serrer, étant eux-mêmes consciencieux et soucieux de ce qu’elle pourrait marquer sur leur rapport de stage à la fin.

Elle leur donna son approbation sans négocier. Juste avant de partir, ils lui lancèrent :

– Faites attention quand vous partirez, il parait qu’il y a un fou qui s’est évadé de l’hôpital psychiatrique. Juste à côté.

Elle n’y prêta cependant pas vraiment attention et continuait de lire attentivement son rapport.

Agnès était plutôt belle et plutôt petite avec une silhouette longiligne. Elle avait presque la quarantaine même si elle en paraissait beaucoup moins. Elle avait pour seule famille un frère de 20 ans son cadet et une vieille tante un peu folle. Elle n’avait pas encore d’enfant et n’avait jamais été marié même si elle avait été fiancée une ou deux fois. Toutes des histoires qui avaient très mal finies. Pas un seul de ses collègues de travail n’en savait davantage car elle était très discrète sur sa vie privée. Elle affichait constamment un sourire radieux et s’était plongé à corps perdu dans son travail, seule activité qui lui apportait une satisfaction pleine depuis son dernier échec sentimental.

Jeune scientifique de renom, elle avait été en lice pour recevoir 10 ans auparavant le prix Nobel de médecine sur un sujet très complexe qui concernait la génétique humaine. Les sociétés de biotechnologies avaient tenté de l’acheter mais elle était restée fidèle à son poste universitaire sans pression… jusqu’à ce jour.

Coiffée d’un chignon sévère, la teinture noire de jais de ses cheveux contrastait violemment avec son teint pâle et son doux visage. Plutôt châtain à l’origine avec de grands yeux brun-verts, une amie qui s’était trouvé des talents dans la mode  lui avait conseillé ce nouveau look qui ne lui allait pas si mal. Elle s’était laissé faire et s’était habitué finalement à sa nouvelle tête.

– Madame Agnès Strofimenkov ?

Tiré de ses réflexions et de sa lecture, elle leva la tête. Un homme, le visage banal, plutôt fluet mais grand était dans l’embrasure de la porte de son bureau. Il avait l’air d’un commercial avec sa sacoche en cuir, sa veste et ses chaussures bien cirées, bien qu’il n’ait pas eu l’air particulièrement avenant. Elle avait sursauté, surprise par cette irruption impromptue. Assise à son bureau, elle lisait la quarantième page de son rapport important en mordillant l’une des branches de ses lunettes et se ventilait avec une grande enveloppe. En effet, c’était l’été, il faisait presque 40°C à l’extérieur depuis 6 jours. Les climatiseurs de l’université étaient en panne mais l’homme mystérieux ne semblait pas souffrir outre mesure de cette canicule.

– Oui, est-ce que je peux vous aider ? répondit-elle.

– Me permettez-vous d’entrer, Madame ? Si je ne vous dérange pas bien entendu…

Elle était un peu perplexe, cet homme faisait tant de manière et il articulait exagérément chaque mot. Que pouvait-il bien lui vouloir. Bien-sûr qu’elle était occupé, se disait-elle. Elle lisait un rapport important, avait un emploi du temps plus que chargé, elle était agacée par cette chaleur mais elle répondit avec son sourire sincère habituel:

– Bien entendu. Entrez.

L’homme franchit alors le pas de la porte et se permit de la fermer derrière lui mais d’une manière très étrange: avec son pied. Elle voulut se lever pour lui présenter une chaise bien qu’elle ait trouvé culotté qu’il ferme la porte ainsi sans son accord. Il lui lança :

– Inutile de me serrer la main, Madame, j’ai la phobie des microbes. Tous ces Aureus, ces Aeruginosa et autres Coli me donnent la nausée. (Il parlait de bactéries).

Décidément, elle le trouvait antipathique. Elle abandonna l’idée de l’inviter à s’assoir. Il le ferait, de toute façon, de lui-même, étant donné que c’était un sans-gêne, se disait-elle.

– J’ai beaucoup de choses à faire. J’ignorais que j’attendais de la visite. Vous êtes Monsieur… ?

– Vous n’avez pas besoin de connaître mon nom mais de connaître juste l’offre que je vais vous faire. Vous réfléchirez jusqu’à demain. Je reviendrai vous voir et vous me direz si vous acceptez la proposition ou non. Dans ce cas, mon employeur sera ravi d’acquérir à votre prix vos services.

Elle était offusquée. Elle se leva de sa chaise et parlait calmement, le sourire un peu crispé :

– Ecoutez Monsieur, je vais vous demander de…

Il fixait ses deux mains avec dédain, pourtant à plat sur la table :

– Je vous ai bien spécifié, Madame, que je ne voulais pas vous serrer la main. Vous pouvez rester assise.

Elle ouvrit des yeux ronds. Son sourire crispé s’était volatilisé. Elle hurla :

– Ecoutez Monsieur, je n’ai pas de temps à perdre ! Je n’ai pas l’intention de vous serrer la main non plus. J’ai la phobie des idiots qui me donnent la nausée, vous pouvez sortir !

C’était comme si elle n’avait rien dit, il commença à inspecter du regard la pièce, les étagères remplies de bouquin. Il n’osait pas trop bouger comme si le sol autour de lui était contaminé. Lorsqu’il repéra quelque chose sur l’étagère murale, il s’y précipita. Il sortit un mouchoir blanc immaculé de sa poche et prit l’un des livres qu’il posa sur la table encombrée de la scientifique. Il fut pris d’un soubresaut et fit une grimace comme s’il avait été dégouté de l’avoir touché.

– Mon dieu, mais ma parole vous êtes cinglé ! Qui vous a laissé entrer !? hurlait-elle encore.

Quand elle eut dit le mot « cinglé », les paroles des stagiaires lui revinrent en mémoire. Elle espérait que ce ne soit pas le fou évadé de l’hôpital psychiatrique. Quant à l’homme étrange, son comportement ne cessa pas de sortir de l’ordinaire. Il pointait du doigt le livre :

– L’évolution des espèces.

Elle commençait à avoir peur. L’homme était étrangement calme et avait une attitude très froide. Il était certes mince, mais il était très grand. Il était donc inutile d’utiliser la force contre lui. Elle échafaudait un plan pour pouvoir sortir de là sans avoir à trop s’en rapprocher.

– Je vais appeler la sécurité, vous leur expliquerez la théorie de l’évolution si vous le souhaiter !

Elle ne voulait cependant pas alerter qui que ce soit. Elle se disait que prendre le téléphone, composez le numéro des agents de sécurité, leur expliquer la situation, le temps qu’ils arrivent au pas de course seraient bien trop long. Il aurait déjà sauté sur elle pour l’agresser. Elle essayait de rester calme pour ne pas réveiller son instinct de prédation. Elle se remémorait ces films où les victimes devenaient folles de peur et déclenchait la rage du calme fou. Il semblait pourtant avoir remarqué la détresse d’Agnès. Il essaya de la rassurer :

– Je suis désolé, Madame, je souffre comme dirait mon entourage d’une sorte d’inaptitude à interagir de manière normale avec mes semblables. Mais j’apprends. Je vous demande donc pardon si je vous fais peur ou si je vous agace.

– Une sorte d’inaptitude à interagir avec ses semblables ??? Mon compte est bon ! Songea-t-elle.

Elle le scrutait, faisait attention à ses moindres gestes. Il était resté droit comme un piquet, le mouchoir blanc à la main. Un regard extérieur aurait pu penser qu’il voulait brandir le drapeau blanc de la paix.

Elle jeta un regard furtif par la fenêtre ouverte, mais ne voulait surtout pas le perdre de vue. Elle était au deuxième étage, elle ne pourrait pas s’enfuir par cette issue, elle avait facilement le vertige. Et s’il la défenestrait, elle pourrait sans doute survivre, se disait-elle. Elle pensa aussitôt à son coupe-papier. Elle se ragaillardit :

– Je n’ai pas peur de vous… Monsieur. Mais vous avez des manières plus que désagréables. Peut-être serions-nous plus à l’aise pour discuter de ce qui vous amène à la cafétéria. Attendez, éloignez-vous, je vais vous ouvrir la porte…

– Surement pas ! répliqua-t-il. Ce que j’ai à vous proposer ne doit être entendu de personne d’autres. Ils m’ont confié cette mission simple, je me dois de la réussir comme toutes les autres. Je suis très professionnel, vous savez.

Il s’était un peu rapproché. Elle avait un peu reculé.

– Ce n’est pas vrai, il s’est vraiment évadé de l’hôpital psychiatrique d’à-côté, avait-elle dit à haute voix. Bien, dites-moi et vous pourrez partir. Je réfléchirai ensuite à votre proposition comme convenu.

Elle espérait gagner du temps et sa confiance.

Il pointa alors à nouveau du doigt le livre qu’il avait posé sur la table :

– L’évolution des espèces.

– Oui… ?  Je vous l’offre si vous le souhaitez. Inutile de me le rapporter…

Elle s’était à nouveau rapprochée lentement du coupe-papier et pouvait presque sentir le froid du métal du bout des doigts.

– Ne soyez pas sotte, je n’ai pas besoin de ce livre.

Il eut un borborygme guttural qui provenait de son tronc et de sa gorge. Ce devait être sa façon de rire, car malgré une apparente grimace, on sentait qu’il était amusé par l’idée qu’il aurait eu besoin de lire ce livre. Il continua :

– Vous en apprendrez bien plus sur la génétique, la physiologie humaine et l’évolution des espèces en quelques jours avec nous qu’en 50 ans ici, je vous le garantis. Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle pour toutes les sciences. Mes employeurs souhaiteraient que vous soyez une parmi tant d’autres à participer au projet.

Elle avait saisi le manche du coupe-papier. Son rire peu commun lui avait glacé le sang. Elle manquait de courage pour le brandir et le faire reculer, puis sortir enfin de ce guêpier pour alerter des gens. Elle avait très chaud, elle transpirait à grosse goute et son cœur battait vite. Il tenta encore une fois de la rassurer maladroitement:

– Madame, ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne semblais pas souffrir de la chaleur ? Je ne transpire pas, je ne suis pas recouvert de cette répugnante sueur qui nourrit les milliards de bactéries qui peuplent votre peau. Je suis presque toujours d’un calme olympien alors que vous-même êtes en nage. Vous avez peur, j’entends d’ici votre cœur battre à 118 par minute, votre pression artérielle est à 15, et vous vous demandez comment sortir d’ici. Peut-être en me menaçant avec ce coupe-papier ?

Il regarda à nouveau ailleurs comme s’il cherchait un autre livre à dénicher. Il reprit de sa voix sereine :

– Je vous l’ai dit. Vous n’avez rien à craindre de moi et je ne crains pas les coupe-papiers.

Elle trouva enfin le courage et brandit la lame. Elle n’avait que faire qu’il n’ait pas chaud, qu’il sache garder son calme, qu’il connaisse son pouls et sa tension. Elle voulait mettre le plus de distance possible entre elle et lui. Elle avait trop entendu et lu des histoires d’agression en tout genre.

– Bien ! Laissez-moi sortir ! Reculez ! cria-t-elle.

– Décidément, je ne suis vraiment pas doué pour être sur le terrain. J’avais pourtant insisté pour rester au siège.

Il se parlait à lui-même en secouant la tête. Puis il s’adressa à elle :

– Ne partez pas, c’est moi qui vais m’en aller. Mais avant cela, tenez.

Il sortit de sa sacoche une jaquette noire qui contenait un CD et le lui tendit à bout de bras. Mais voyant qu’elle n’avait pas l’intention de le prendre, il le déposa sur le livre de l’évolution des espèces.

– Le mot de passe est COLOMBE. N’oubliez pas : COLOMBE. Je pense vraiment que vous ne pourrez résister à cette offre. Je ne reviendrai plus vous ennuyer, quelqu’un d’autres vous appellera, le terrain c’est terminé pour moi. Sa bouche fit une sorte de fente de travers sur son visage, esquissant ce qui ressemblait à un sourire. Il rouvrit la porte soigneusement avec le mouchoir blanc qu’il jeta dans la corbeille qui se trouvait tout près.

Agnès se laissa aussitôt tomber sur son siège les jambes flageolantes. Elle était décontenancée par cet homme bizarre. Elle regardait la jaquette noire sur le livre. Elle appela la sécurité mais nulle trace de l’homme. Même les caméras des couloirs n’avaient rien enregistré. On lui avait demandé ce qui s’était passé, ce que l’homme lui voulait et s’il y avait quelque chose qui aurait permis de l’identifier. Elle mentit, elle avait parlé de tout, même du mouchoir, mais pas de la jaquette noire. Elle rentra ce jour-là chez elle plus tôt avec le précieux objet dans ses affaires.

Elle apprit le lendemain que le fou évadé avait été capturé dans l’hôpital psychiatrique même. Il ne s’était même pas échappé. Pitoyable histoire, Il s’était juste caché dans les toilettes des infirmières. Il n’y avait eu aucune photo ni description du malade dans les médias, mais elle savait que ce n’était pas l’homme qui lui avait rendu visite la veille. Ce qui ne manqua pas de renforcer le mystère et l’intérêt de ce CD.