CHAPITRE 21: REVELATIONS HYPNOPOMPIQUES

Les esprits rêveurs pilotés par Jacques s’étaient retrouvés, flottant,  dans un espace blanc et nuageux qui ne semblait pas avoir de limite. Ils se sentaient comme dans un océan tiède, prêts à immerger à l’air libre.

– Où sommes-nous ? demanda Sonja, étonnée d’avoir pu émettre un son.

– Dans la phase hypnopompique du sommeil, répondit-il. Vous allez recouvrir peu à peu certaines de vos capacités motrices parce que nous allons bientôt nous réveiller. Ça va durer un petit moment, alors n’hésitez pas à me poser des questions sur ce que vous avez vu et entendu.

– Jacques, une question nous brûle les lèvres, commença Aldric, et ça concerne surtout ce que nous n’avons pas vu.

– Laissez-moi deviner…, s’enquerra-t-il, vous voulez savoir ce qu’Agnès et moi avions vu sur ce CD ?

– Absolument ! s’exclama le journaliste.

– Eh bien, c’était une sorte de prospectus électronique pour donner envie de rentrer chez Hexagon Industries, un prospectus suffisamment convaincant pour laisser sa vie derrière soi pour en embrasser une autre plus secrète mais peut-être plus trépidante intellectuellement. Les premiers fichiers racontaient comment la société Hexagon Industries avait été fondée.

– Ah oui, et comment a-t-elle été fondée ?

– C’est une longue histoire. Mais vous êtes là pour ça. Ça commence entre les années 1936 et 1940, lorsque les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne. Ils avaient mis en place une organisation scientifique, l’Ahnenerbe, chargée de faire des recherches sur les origines aryennes de la race germanique. Leurs enquêtes les ont menés dans le monde entier y compris en Antarctique, sur les Terres de la Reine Maud qui’ils confisquèrent à la Norvège, en tout cas une partie pour la rebaptiser : Nouvelle-Souabe. Les nazis ne se sont pas juste implantés sur ces terres glacées pour la pêche à la baleine comme cela avait été officiellement dit mais surtout parce qu’ils y avaient découvert sous la glace une civilisation antique bien antérieure à celle des sumériens et dont l’avancée technologique était comparable à celle des minoens de la méditerranée. Mais en dehors de cette comparaison, elle ne ressemblait en rien à ce qui était connu. D’autant plus qu’on avait toujours pensé que ce continent avait été constamment recouvert de glace depuis que l’homme était Sapiens sapiens, et que le premier homme à y avoir posé son pied sur son sol gelé l’avait fait au 18e siècle.

– Je l’ai étudié en Histoire des Uchronies: les nazis cachés au pôle sud dans des soucoupes volantes. Cette théorie ridicule faisait fureur dans les milieux conspirationnistes avant l’Enigma.

– Cela n’a rien à voir mais vous ne serez pas au bout de vos peines quand vous entendrez la suite. Ce qu’ils avaient découvert n’était que les vestiges d’une partie de la basse cité d’un des sept ensembles urbains de ce qu’on appellerait aujourd’hui une mégalopole. Ils l’ont appelée Antillia.  Elle s’étendait sur 600 000 km2 avec 60 millions d’habitants, presque autant que la région des Grands Lacs en Amérique à l’époque de mes 18 ans.

– Une mégalopole antique, vous dites ? Et elle daterait de quand ?

– Elle aurait brutalement disparu il y a 73 500 ans avant notre ère avec l’éruption du supervolcan indonésien Toba. L’ère glaciaire qui avait déjà commencé et qui a été renforcé par l’éruption, a mis fin à cette brillante civilisation. Rendez-vous compte : la civilisation de Sumer, il y a 6 000 ans, la civilisation des Minoens, il y a 4 000, et là, ils découvrent une civilisation extraordinaire, 73 500 ans ! Mais rien à voir avec une possible Atlantide, plutôt située 11 000 ans plus tôt.

– Toba… ne serait-ce pas le volcan dont on dit qu’il a failli provoquer l’extinction de l’humanité.

– C’est bien cela, Aldric.

– Orsino, pourquoi dites-vous que l’on ne sera pas au bout de nos peines ?

– Parce que la cité haute d’Antillia était complètement différente de la basse. Le niveau technologique de ceux qui l’ont construite dépassait largement la nôtre.

– Effectivement, je ne m’y attendais pas à celle-là.

– Les habitants de cette mégapole maitrisaient vraisemblablement la navigation spatiale et transdimensionnelle.

– Est-ce que vous nous parlez d’extra-terrestres ?

– Absolument pas. Je parle d’humains vivant à l’ère du paléolithique moyen avec une avance technologique d’au moins un million d’année sur les sociétés du début du 21e siècle.

– Et une telle civilisation aurait été anéantie par une super éruption qui a eu lieu il y a quelques milliers de kilomètre d’eux ? Ils sont peut-être juste partis vers les étoiles, ils maitrisaient bien les voyages spatiaux… ou alors Il y a quelque chose que vous ne nous dites pas, n’est-ce pas ?

– C’est vrai. La basse et haute cité montrait des traces de batailles. Les nazis ont pensé à un soulèvement, une guerre civile…

– Mais ce n’était pas cela, n’est-ce pas ?

– Après la seconde guerre mondiale, les chercheurs de l’île Deslimbes songeaient plus à une agression venue de l’extérieur.

– Quand vous dites extérieur, ce n’est pas extérieur à l’Antarctique, j’ai l’impression ?

– Extérieur à la Terre. Mais ce n’est pas forcément là encore une fois une agression extra-terrestre, ou plutôt devrais-je dire une agression non-humaine. Car en arrivant à ce point d’avancée technologique et d’expansion de colonies habitées dans l’univers, la notion de terrestre et d’extra-terrestre devient obsolète.

Les nazies ont donc pu profiter pendant un certain temps de ce qu’ils avaient découvert sur le continent de glace pour avoir le dessus sur les alliés et s’assurer la victoire. Ils ont adapté ce qu’ils avaient pu adaptés. C’est-à-dire pas grand-chose au début de la guerre, mais ça a été suffisant. Les missiles V2 en sont un exemple. Le reste était resté à un stade expérimental.

– Sauf qu’ils n’ont jamais gagné. Qu’est-ce qui s’est passé ?

– S’ils n’ont pas gagné, c’est grâce en partie, à des espions de l’intérieur, de l’Ahnenerbe en particulier, qui n’adhéraient absolument pas à la doctrine de leur gouvernement. Ils ont trahit l’idéologie hitlérienne pour la bonne cause et pour l’Allemagne qu’il souhaitait voir renaître. Ils ont pu révéler aux alliées cette découverte insolite et il s’en est suivi la bataille de l’Antarctique qui n’est évidemment pas écrite dans les livres d’Histoire. Il leur fallait couper la route du Pôle Sud aux forces de l’Axe, investir la mégalopole et s’approprier une technologie qui aurait pu les aider à renverser la vapeur en Europe et dans le Pacifique.

– Qu’est-ce que les alliés y ont trouvés ?

– L’arme atomique, pardi. Ils y ont trouvé des données essentielles. Sans cela, les américains auraient mis quelques années de plus à la mettre au point, et l’Histoire aurait été bien différente. Cette bataille de l’ombre avait, cependant, irrémédiablement détruit les vestiges et rendus quasiment inexploitable ce qui avait été conservé des millénaires sous la calotte polaire.

A la fin de la guerre, le traité de l’Antarctique a gelé toute revendication de territoire par les nations, en partie à cause d’Antillia. La Nouvelle-Souabe se trouvait être sur la Terre de la reine Maud, revendiqué au départ par les norvégiens, ce qui n’était acceptable ni pour les américains, ni pour les russes et les autres vainqueurs. La collaboration sur Antillia a été de mise, mais seulement entre pays de l’OTAN pendant la guerre froide. Mais ils se sont vites rendu compte que la Nouvelle-Souabe était un bout de terre aride et congelé, complètement ravagé par les pillons. Mais les soviétiques, eux, ont eu toutes les notes, recherches, dossiers sur l’antique cité polaire lorsqu’ils ont ravis Berlin et Munich, le siège de l’Ahnenerbe. Tout avait été transféré à Moscou puis Saint-Pétersbourg, Leningrad à cette époque, dans un département secret de recherche scientifique dirigé à l’époque par un certain professeur Théophane Sannikov.

– Sannikov, Sannikov, ça me dit quelque chose…mais oui !

– Bien-sûr que ce nom vous dit quelque chose, Sonja. C’est le Tesla de la physique théorique, oublié par tous et redécouvert depuis peu. Je ne le savais pas à l’époque, mais c’était un oncle éloigné de ma famille. Mais il était surtout l’un des plus grands physiciens théoriciens de notre histoire, l’égal d’Einstein, que ses contemporains n’ont jamais pu connaître puisqu’il avait travaillé dans l’ombre de la guerre froide puis du traité de non-divulgation lorsqu’il avait finalement rejoint l’île Deslimbes.

Pourtant, il aurait gagné à être connu et à rentrer dans les livres d’Histoire et de physique comme Albert Einstein pour avoir découvert quelque chose de plus extraordinaire que la physique quantique : la physique sannikovienne et l’effet Sannikov pour voyager dans les mondes alternatifs. Rien que cela. Je vous l’accorde, il a réussi à le faire grâce aux notes des Allemands décryptés d’Antillia, mais Oppenheimer et les autres ont eu le même coup de pouce pour la bombe atomique… Bref…

A l’époque des sondes Vénéra qui visitait Vénus, dans les années 1960-1970, les soviétiques envoyaient également des sondes d’exploration spatiales dans d’autres univers, grâce à Sannikov. Plus de 99% d’entre eux étaient vides, inhabitables, chaotiques, avec des lois physiques étrangères aux nôtres… mais les autres qui restaient étaient extraordinaires. Quand les américains s’étaient vantés d’avoir posé les pieds sur la lune, les soviétiques avaient marché dans la discrétion la plus totale sur d’autres planètes comparables à la Terre.

– Vous plaisantez ? Qu’est-ce qu’ils y ont trouvés ?

– Rien.

– Comment ça, rien ?

– Toutes ces planètes qu’ils ont trouvées étaient devenues arides et irrespirables. Ils y ont trouvé, certes, des traces d’anciennes civilisations intelligentes, mais toutes avaient semble-t-il essuyé une guerre cataclysmique qui semblait avoir eu lieu à la même époque. Tous ces mondes avaient été brûlé en un instant.

– Quelle époque… ?  Vous me faites peur…

–  A l’époque de l’éruption du mont Toba.

– Je comprends maintenant. C’est pour cela qu’ils avaient invalidé la thèse des nazis. Ils pensaient que ce qui avait attaqué la cité de l’Antarctique avait également attaqué tous ces mondes simultanément et provoqué leur extinction.

– Absolument, Sonja. Et vous verrez dans nos voyages oniriques que le signal Enigma a un lien très étroit avec toute cette histoire.

– Mais ça n’explique pas tout ça … cette île mystérieuse et cette société inconnue au bord du monde, je veux dire.

– Oui, ça n’explique pas tout cela, mais on y arrive. Une seule sonde a débarqué sur un monde habitée qui n’avait pas été ravagée par une ancienne guerre. Ce fut le 12 juin 1983.

La sonde avait envoyé les données d’une étoile de 1,1 masse solaire et de métallicité voisine à notre soleil. En général, c’était bon signe pour avoir une planète qui avait été habitée par une quelconque forme de vie. Sauf qu’il n’y avait autour d’elle aucune planète. Et pour cause, c’était un système binaire, ou plutôt trinaire.

– Un système de trois étoiles sœurs liées par la gravitation, marmonna Aldric.

– L’étoile qui ressemblait à notre Soleil, Dussarès, tournait autour d’un barycentre avec un couple de naine rouge qui se tournait l’une autour de l’autre : Seroris Major la plus massive et Seroris Minor la plus petite.

C’était impensable à cette époque de croire qu’une planète pouvaient se former et se maintenir dans un environnement gravitationnel aussi complexe…

Mais ils en découvrirent pas une mais deux ! Nimba, une super-terre, trois fois la masse de notre planète, entièrement recouverte d’eau avec une épaisse couche nuageuse et qui orbite autour du système Seroris. Beaucoup plus loin, orbitait une géante gazeuse, presque une fois et demi notre Jupiter, Sandalphon, mais avec une densité voisine de celle de Saturne. Et c’est autour de cette dernière qu’ils ont trouvés les perles rares.

– Les perles rares ?

– Oui, les précédentes sondes ont trouvé des mondes habités dans un même système stellaire : Daneb, Lielos et Gabar, des satellites quasi-jumelles de la terre orbitant autour de la majestueuse Sandalphon.

– Et les gens de là-bas… ?

– La dame Ildiko venait de Daneb.

– Elle nous ressemble beaucoup.

– En apparence, oui. Nous avons beaucoup de similarité parce qu’il semblerait que les humains d’ici et de là-bas aient eu un ancêtre commun ou qu’il y ait eu mélange pendant des milliers d’années avant que le grand cataclysme interrompe tout échange. Mais la séparation depuis ces 70 000 ans a créé un éloignement génétique évident, une différence culturelle et linguistique. Et alors que nous, sur Terre, étions repartis de zéro technologiquement, ces derniers avaient déjà une grosse avance.

Rendez-vous compte que les civilisations de là-bas n’exploitaient pas du tout le sous-sol de leur planète mais ceux des nombreux astéroïdes et comètes de leur nuage d’Oort. Ils appelaient ça le nuage des Cassitérides, il était habité par des robots-miniers. Ils maitrisaient le voyage spatial, mieux que nous, la robotique mieux que nous. La seule chose qu’ils ignoraient, en apparence, et que les soviétiques possédaient, c’était la technologie des passes-mondes, élaborés par Sannikov grâce aux documents nazis d’Antillia.

Après la peur de subir une conquête par ces humains d’un autre univers, une confiance mutuelle fragile s’est installée et il s’est donc naturellement créé une collaboration. Mais ils ne voulaient pas uniquement collaborés avec les soviétiques mais avec toutes les nations de notre monde, au grand désarroi des russes, vous l’imaginez. La révélation aux américains faillit créer un incident diplomatique très grave, mais le choc passé, la curiosité et l’envie d’aller de l’avant prit le pas sur les rancœurs. C’est le contact des deux civilisations qui a accéléré le dégel de la guerre froide et permis la création de cette île et d’Hexagon Industries pour préparer les générations futures des deux mondes. Par contre, si dans le système Dussarès-Seroris, tous les habitants connaissaient l’existence de la Terre et de ses habitants, ici, seuls quelques hommes et femmes de l’élite politique mondiale savaient qu’il y avait des habitants au-delà du voile qui sépare les mondes.

– Excusez-moi Jacques, je retourne un peu en arrière parce qu’une chose me turlupine : si sur notre planète, Antillia témoigne d’une grande guerre, que des milliers de mondes sont devenus arides et inhospitaliers à cause de cette même guerre, il devait y avoir chez nos nouveaux amis, des traces aussi de ces combats, non ?

– Aucun vestige, selon eux, mais un récit épique mythologique, qu’ils nomment les Cantos d’Elium et appris par tous les enfants dans leurs écoles, qui relatent une guerre des dieux, la théomachie, qui aurait provoqué l’extinction de nombreuses espèces intelligentes et la disparition de nombreux mondes à travers le multivers. En longueur de texte, nous ne sommes pas loin du Mahabharata des indous.

– Je reste tout de même perplexe sur les motivations de votre sœur pour s’être précipités sur l’île Noire avec ces révélations, même si elles dépassent l’entendement.

– Oui, vous avez raison. Le CD lui avait révélé quelque chose dont elle ne pouvait pas résister à l’appel. Et même si le verrou psychologique subliminal l’avait empêché de s’en rappelé jusqu’au déconditionnement, elle ne pouvait pas faire machine arrière.

– Vous nous faites languir !

– Ma sœur avait vu sur ce CD et avait compris qu’elle pourrait participer à révolutionner notre monde. Les archéologues qui ont écumé les vestiges d’Antillia, ont compris que les humains de cette super civilisation dont on ne retrouve quasiment les traces évidentes qu’au Pôle Sud, n’étaient pas tous totalement humains. C’était un système féodal dont l’itération des noms des vassaux et des suzerains s’étendaient sur plusieurs centaines d’années voire un millénaire au moins dans les archives. D’autres sources et indices ont permis de comprendre que ces êtres humains trompaient la mort et vivaient éternellement à l’échelle humaine et étaient considérés par leurs contemporains « normaux » comme des dieux.

– Cela a suffi à la convaincre ?

– Bien-sûr que non ? Elle n’est vraiment pas du genre à croire à ce genre de chose. C’est la preuve biologique qui la fait basculer. Vous savez que dans ma jeunesse des mammouths très bien conservés avaient été découvert dans le pergélisol sibérien… Eh bien, l’expédition franco-américaine en Nouvelle-Souabe avait trouvé sur le site d’Antillia le corps d’un de ces surhumains, mort bien entendu, mais suffisamment conservé pour dévoiler le secret de sa longévité.

Aldric et Sonja se demandant où il voulait en venir, il se mit à citer quatre vers du poème d’Homère, l’Iliade :

« Du poignet jaillit l’immortel sang de la déesse,

L’Ichor, tel qu’on le voit couler chez les dieux bienheureux :

Ne consommant ni pain ni vin aux reflets flamboyants,

Ils n’ont pas notre sang et portent le nom d’Immortels »

– L’ichor ! s’exclamèrent-ils.

– Oui ! La bactérie symbiotique de nos cellules, version allégée, qui nous permet de vivre deux à trois fois plus longtemps que nos aïeux. Le graal de la médecine que j’aime appeler « le midi-chlorien des dieux de la protohistoire ». Avec ce minuscule organisme, elle savait que si elle réussissait à nouveau à l’adapter aux humains de la terre, la famine n’existerait plus, la surexploitation agricole ne serait plus nécessaire, 97% des maladies infectieuses ne seraient plus une menace, plus de maladies métaboliques, plus de maladies nutritionnelles et plein d’autres avantages.

– Comment pouvait-elle être sûre que ce n’était pas un montage, un canular… ?

– Parce que celle qui avait présenté cette partie n’était autre que la meilleure amie de notre mère et sa marraine. Elle était aussi scientifique. J’étais trop jeune pour me rappeler d’elle quand elle est décédée à la suite d’un long combat contre le cancer mais Agnès l’avait bien connue et avait été très proche d’elle. C’est sûrement ce choc psychologique qui a permis de momentanément lui faire oublier ce qu’elle a vu tout en conservant sa volonté de venir sur l’île.

– Vous n’aviez pas été affecté par cette amnésie programmée alors ?

– Si, mais dans une moindre proportion. Je n’ai d’ailleurs pas eu besoin de déconditionnement. C’est un système multicanal dont le pilier est le canal émotionnel, il me manquait celui-là pour que le verrou soit parfaitement opérationnel.

– Et qu’a vu Peter sur son CD ?

– Je ne l’ai jamais su et il ne l’a dit à personne. Je suppose que ça l’avait suffisamment bouleversé pour ne pas qu’il veuille le partager.

CHAPITRE 20: L’HONORABLE ILDIKO BATHORY

Le soir vint mais au lieu de rentrer à Clay Hill, Orsino les avait conviés à un dîner très particulier, probablement pour fêter leur arrivée. Agnès avait reçu une très belle robe rouge de soirée avec des escarpins et les accessoires qui allaient avec. L’ensemble avait été choisi par la femme d’Orsino, qui en plus de sa flamboyante chevelure rousse qui lui descendait jusqu’au bas du dos, avait de très bons goûts vestimentaires. Elle put voir Peter pour la première fois à son avantage dans un costume très bien coupé et le cou enserré dans un nœud papillon. Son élégance ne surpassait cependant pas celle du PDG d’Hexagon Industries. Les deux nouveaux arrivants essayaient tant bien que mal de savoir ce qui valait une si grande cérémonie, mais Orsino savait garder le silence jusqu’au bout. Au lieu de cela, ils prirent place dans une navette de transport automatique à huit places où les attendaient déjà une femme également bien habillée. Elle avait le visage sec et un air un peu sévère accentué par sa paire de lunettes aux verres carrés.

Orsino entra des coordonnées en manipulant des boutons et la navette roula comme une voiture vers une route bordée d’une barrière. Lorsqu’elle l’atteignit, elle sembla se visser sur des rails invisibles puis fila à toute vitesse comme un train.

– Je m’appelle Bette Jones, enchantée de vous connaître. Je connais beaucoup de choses sur votre illustre famille, avait-elle rajouté à l’intention d’Agnès.

– Ah ? Avait-elle juste répondu, dubitative.

– Je ne savais que ta famille était illustre, taquina Peter.

– Je suis la directrice de l’école primaire et historienne-botaniste à mes heures perdues. Aussi ai-je la lourde tâche de vous faire un petit cours d’histoire-géographie rapide de l’île avant que nous arrivions à destination.

– Que nous arrivions où cela ? avait demandé malicieusement Peter.

Mais elle ne lui répondu même pas. Elle se contenta de le regarder par-dessus ses lunettes, comme si elle venait de le découvrir. Et continua en arrangeant ses cheveux sur ses épaules :

– Tout d’abord, bienvenue chez nous, dans le comté de l’île Deslimbes. Vous aurez tous le loisir de me poser des questions quand je vous en donnerai la permission…

Cette fois-ci, elle regardait avec insistance Peter qui comprit aussitôt que cette femme avait perdu son sens de l’humour à la naissance. Elle poursuivit :

« Le comté de Deslimbes, proche de l’archipel des Orcades, fut ainsi appelé par les français parce qu’elle était constamment entourée de brume. Ainsi, lorsque les embarcations s’approchaient des hautes falaises noires, ces dernières semblaient surgir des limbes.

Il y a cinq villes sur l’ile. La plus récente est la capitale que vous connaissez : Clay Hill, avec son aéroport. Arimathée, au sud, est la plus peuplée et la plus ancienne. Saint-Brandan et Saint-Colomban, toutes deux à l’est, ont été fondées par les irlandais. Quant à Alchémille, à l’ouest, elle a été bâtie par les français. Grand foyer d’alchimie, on y trouvait à l’époque des champs entiers d’alchémille aux vertus médicinales. Ces villes furent construites après que Marie de Guise luttant contre la progression du presbytérianisme en Ecosse, donna son indépendance à l’île qui était resté catholique. En échange, elle y envoya des fermiers irlandais et des soldats français et leur famille. A sa mort en 1560, l’île tomba dans l’oubli grâce à ce que nous appelons ici le sortilège technologique de l’Oblivion. Notre devise l’illustre très bien : l’apercevoir, c’est déjà l’oublier. L’île, j’entends bien. Elle marque le point de départ de l’adhésion de l’île à l’Impérium, comme quelques autres îles de l’Atlantique sud et du Pacifique que vous ne connaissez pas ou que vous connaissez sous l’étiquette de la légende.  Nous les appelons les îles mythologiques et nous en faisons donc parti. Les prêtresses de l’île devant protéger leurs intérêts, elles ont précipité l’alliance féodale entre l’empereur et le comte.   

Son premier souverain connu est Lot d’Orcanie au VIème siècle après Jésus-Christ. Les rois de sa lignée, après le roi légendaire Gauvain de la table ronde,  gardèrent la souveraineté de l’île même après qu’elle soit tombé aux mains des scandinaves  au IXème siècle. Les rois prirent dès lors le nom de Jarl puis de comte sous la domination écossaise en 1472. Le titre est depuis resté jusqu’à l’actuel souverain de l’île, le comte Joseph Zachary Ockham ». 

Peter leva la main comme un enfant pour poser une question.

« Je n’ai pas terminé docteur Silverstein… C’est une île vallonnée avec trois collines centrales, entourée de hautes falaises de granites noires qui bloquent les vents d’ouest et du nord et atténue la puissance des tempêtes violentes. Nous sommes effectivement dans une authentique caldeira de supervolcan d’une circonférence impressionnante ».

Elle sortit de son petit sac une petite boussole et la donna à Agnès :

« Regardez, les boussoles sont inutilisables parce que le sous-sol de l’île est granitique et riche en magnétite.

Contrairement aux Orcades, l’île est couverte d’une forêt endémique composée de pommiers, de poiriers et de châtaigniers que l’on ne retrouve nulle part ailleurs qu’ici. Il y a également de nombreux arbustes qui donnent toute sorte de baies et de fruits des bois. Les premiers habitants vivaient de la pêche, de l’élevage de moutons nourris aux algues et de l’apiculture. Nous produisons de l’excellent cidre de pomme et de poire, aromatisé avec des liqueurs de baies et de fruits des bois qui remplacent le whisky très prisé des ancêtres irlandais et écossais. N’hésitez pas à gouter nos spécialités de pains faits avec de la farine de châtaigne, de fromages de lait de brebis ou de ponettes.

Le sol est très riche en tourbe. Il a longtemps été exploité par les populations pour se chauffer et se faire à manger. Mais la totalité de l’énergie provient aujourd’hui directement ou indirectement de la chaleur géothermique du sous-sol. Vous apercevrez d’ailleurs souvent en campagne des geysers. Mais ne vous en faites pas, ils sont balisés.

Comme vous l’aurez remarqué, le climat est relativement doux et peu venteux. Les températures ne tombent jamais en dessous de dix degré en hiver et au-dessus de vingt-cinq degré en été ».

La navette arriva au bord d’un grand lac. De l’autre rive, ils pouvaient voir une gigantesque installation qui s’enfonçait dans l’eau. De sa surface, des lumières s’élevaient dans le ciel ou descendaient à vitesse vertigineuse sans faire de bruit.

« Voici notre loch: le loch Nimue. Il n’y a pas de Nessie ou de dame du lac (elle laissa échapper un bref rire)… mais sur l’autre rive a été construit l’unique astroport de notre planète relié à l’aéroport par des navettes. Les lumières que vous voyez sont les passes-mondes qui vont et viennent de l’autre monde ».

Puis la navette s’écarta de la voie qui longeait la berge du lac pour s’enfoncer à vive allure dans la forêt, vers l’une des collines centrales où se dressait un immense château moyenâgeux sur son flanc.

« A votre droite, vous pourrez admirez l’un de nos plus beaux monuments. Les vestiges du château d’Ablach. Vous pouvez même apercevoir l’ensemble mégalithique qui n’a rien à envier à celui de Stonehenge. Dans les vestiges du château existe une grotte qui est l’entrée d’un vaste réseau souterrain qui aurait été habité dès le néolithique ! »

Puis la navette surgit hors de la forêt et commençait à ralentir.

« Voici notre joyau, notre petite Tour Eiffel si je puis dire, toujours à votre droite: Le château d’Avalon, la demeure du Comte. Il renfermerait les reliques des cycles arthuriens à savoir la tombe du roi Arthur lui-même et sa dame Guenièvre, le graal, la table ronde, la lance du destin, le trône impérieux et bien entendu Excalibur, l’épée fabuleuse. Mais la salle des trésors ne peut être visitée. Même moi je n’ai pas le droit.

La langue parlée ici est unique. C’est un mélange de vieux norrois, d’écossais, d’irlandais et de français, bien-sûr. Néanmoins, c’est l’anglais qui est pratiqué à l’école afin que ceux qui partent dans les universités de Glasgow ou Edimbourg maîtrisent la langue. Mais le français tient une très bonne place dans les familles où il est maitrisé par soixante-dix pour cent des habitants.

Avait-elle dit en regardant d’un sourire bienveillant Agnès.

Et enfin que dire de plus que l’île est peuplée d’un bon million d’habitants. Des questions ? »

Peter et Agnès parlèrent pratiquement en même temps :

– Vous voulez dire que la preuve que le roi Arthur a existé est dans ce château et qu’il repose ici ?

– Cette île… serait l’Avallon alors ? Ou carrément l’Atlantide ?

– C’est quoi cet Impérium ?

– Où vont les lumières ?

Ne pouvant répondre à toutes les questions à la fois, elle décida de ne répondre qu’aux deux dernières ; ignorant délibérément les premières, d’autant plus que c’était Peter qui les avaient posées.

– Les lumières vont justement vers les autres villes de l’Impérium, elles se trouvent dans un monde parallèle au nôtre. Quant à l’Impérium, il pourrait être considéré comme une fédération de planètes mais basée sur un système féodal avec un suzerain et des vassaux. Seules quelques îles de la planète Terre en font partie. Mais c’est également une démocratie parce qu’il y a un parlement… les rouages de la politique de l’Imperium seraient trop longs à expliquer ici et maintenant, car nous sommes arrivés pour notre diner… chez le comte, Sir Joseph Zachary Ockham. Mais comptez sur moi une autre fois.

La navette s’arrêta et sembla se dévisser des rails invisibles, puis roula hors du chemin bordé.

– Laissez-moi plutôt vous présenter les convives et notre hôte. Sauf si vous voulez le faire Orsino ?

Le regard qu’elle lui avait lancé signifiait clairement qu’il n’était point question qu’elle lâche Agnès de la soirée.

– Non, je vous en laisse le loisir, répondit-il.

– Bien, si vous insistez… fit-elle avec un grand sourire.

Ils descendirent de la navette qui avait pénétré dans la propriété de l’immense demeure. Déjà elle tirait Agnès par le bras en faisant de grands signes aux invités qui étaient déjà dans le hall, des flutes de champagne à la main. Tout le monde s’était alors tourné vers elle qui était alors devenu aussi rouge que sa robe. Peter était resté à l’arrière avec Orsino et sa femme. Plutôt amusé par la situation et soulagé de ne pas être « adulé » par une femme qu’il ne trouvait pas attirante, il prit gaiement une flute de champagne également.

Agnès reconnut deux hommes qui étaient ce matin au siège d’Hexagon Industrie :

– Monsieur Younes Hammadi qui vient du Caire et notre docteur en médecine, Micolaj Wojnicz de Croatie. J’ai bien prononcé votre nom mon cher ami ?

– Absolument, répondit-il poliment, même si ce n’était absolument pas vrai.

Elle put à peine les saluer qu’elle la poussait vers d’autres personnes :

– Attention, voici la comtesse, dame Mary Ann Swing, sa sœur lady Laura Lana Swing qui va épouser le mois prochain un Amaral, un prince d’une des maisons majeures de l’Impérium, que vous voyez là-bas en compagnie de votre américain. Et à côté d’elle plus à droite, sa fille ainée lady Elisabeth Ann.

– Madame Jones, qui est votre amie ? demanda lady Laura Lana.

Bette était toute émoustillée. Elle fit la révérence.

– Voyons, dit Dame Mary Ann, la révérence est inutile. Ce diner a tout ce qu’il y a de plus amical et officieux.

– Je vous présente le docteur Agnès Strofimenkov qui est arrivé… hier, c’est bien cela ? C’est une Lefaye, dit-elle d’un air accompli.

– Euh… oui c’est le nom de mon grand-père, effectivement, bredouilla Agnès qui ne comprenait pas vraiment toute la signification de ce nom de famille sur cette île. Enchantée !

Bette s’en rendit compte et la prit à parti devant les trois autres, les yeux écarquillés comme ceux d’une chouette dans ses verres carrés :

– Comment cela ? Vous ne savez pas ?

– Quoi donc ?

– Vous êtes une descendante d’une des prêtresses de l’île que les gens de chez vous prénomment : Morgane. Morgane la fée… Morgane le Fay… Lefaye… vous percutez demoiselle ?

Décidément, cette Bette Jones était bien insupportable pensa-t-elle.

– Je …

Elle n’eut même pas le temps d’en placer une qu’elle était retournée dans le tourbillon de ses présentations mondaines :

– Oh regardez le maire de Saint-Colomban, Liam Durandal,… le maire de Saint-Brendan, Killian Carmichael,… Alastair Nolan, le maire d’Alchemille,… Elwyn Rivères Commène, la maire d’Arimathée,… le père Fitzpatrick, l’évêque de l’île…

Elle semblait ne plus respirer du tout.

– Oh, laissez-moi vous présentez l’ambassadeur de votre pays ?

– Pourquoi y-a-t-il un ambassadeur de France ici ? demanda-t-elle surprise.

– Oh ce n’est pas le seul ambassadeur. Tous les pays du G13 ont leur représentant sur l’île : les États-Unis, le Canada, le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, la fédération de Russie, l’Inde, la république populaire de Chine et le Japon si je n’ai oublié personne.

– Mais je pensais que l’existence de cette île était secrète. D’où le recours à l’Oblivion.

– Ma chère, vous êtes si attentive et vous avez raison. Mais laissez-moi vous expliquer, vous comprendrez tout ensuite. Je ne suis pas historienne pour rien. Avant la seconde guerre mondiale…

Elle l’écoutait d’une oreille et se laissait son esprit se distraire par les autres discussions dont elle n’entendait que des bribes:

« …Sauf que des dossiers contenant des plans de machines technologiques avaient été vendu à l’Allemagne nazie par le biais de l’Ahnenerbe, leur organisme de propagande scientifique. Malgré l’enquête, les traîtres n’ont jamais pu être découvert »

– Est-ce que vous m’écoutez ? demanda la grande historienne de l’île.

– Bien entendu, continuez votre récit. C’est fort intéressant.

– Eh bien, après la chute du mur de Berlin, l’Imperium conseilla fortement aux nations des anciens blocs de s’installer sur l’une des îles mythologiques, dont fait partie l’île Deslimbes, comme vous l’avez compris.

Mince, se disait-elle, elle avait loupé une partie qui semblait vraiment intéressante.

– A partir de cet instant, continuait Bette, les nations de l’OTAN et la Russie voulurent rentrer dans cet Imperium mais aucune nation de la Terre ne correspondait aux critères d’adhésion : notre économie est chaotique et trop hétérogène, la dégradation de l’environnement est galopante, les conflits armées sont monnaies courantes, l’analphabétisation et la pauvreté sont le quotidien d’une majorité de la population et cette population est trop importante et non maitrisée.

– Comment ça la population est trop importante ?

– Laissez-moi finir…

– Oui, pardon, continuez.

– Alors depuis 1989, ces treize pays créèrent Hexagon Industries et lui donna un mandat avec l’aval de l’ONU pour aider les peuples et les nations de la Terre à remplir les critères et entrer dans l’Imperium en tant que Fédération Autonome de la Terre. Il parait que la future constitution est déjà prête. C’est la raison d’être de cette entreprise. En cherchant des solutions concrètes contre le réchauffement climatique, la pénurie de ressources énergétiques et minières, les épidémies comme le SIDA, les cancers et grâce à l’aide des documents qu’ils veulent bien nous dévoiler des autres mondes, la Terre pourras remplir les critères et entrer de pleins pieds dans l’avenir dans moins d’une décennie si tout se passe selon le programme. Mais rien pour le moment ne doit être divulgué à la population… Vous le verrez aussi, il y a des représentants de grandes multinationales. Car l’exploitation de nos découvertes sera cédée le moment venu à ces entreprises pour assurer une économie à la hauteur des espérances de l’Imperium.

– De grandes multinationales ? Lesquels ? Je veux dire comment elles ont été sélectionnées ? demanda Agnès très intriguée par toutes ces révélations qui restaient bien entendu inconnues du grand public.

– Je vois ce que vous voulez dire, répondit Bette. Il y a sûrement du favoritisme envers certains pays, je ne sais pas. Je n’ai pas de réponse, il faudra demander à Orsino.

Agnès hésita un peu et se lança :

– Je suis quand même intrigué par le fait qu’ils trouvent que la population de la Terre est trop importante. Comment Hexagon Industries compte résoudre ce problème ?

– Par la terraformation de Vénus et Mars, voyons, répondit-elle avec un large sourire. Vous savez que …

Mais soudainement, elle se tût lorsqu’elle vit entrer dans le hall un homme, d’une prestance exceptionnelle, accompagné d’une femme âgée mais très belle, et très grande avec un port altier. Elle était vêtue dans une longue robe blanche qui se confondait avec ses longs cheveux argentés. Elle portait des gants de la même couleur. Mis à part son visage et son cou, on ne voyait pas un centimètre carré de sa peau. Bien que ses traits fussent doux, elle avait l’apparence d’un faucon, surtout par son regard gris qui était perçant.

Agnès intrigué demanda :

– Qui sont-ils ?

– L’homme charmant n’est autre que sir Joseph Zachary Ockham, le comte de l’île, en personne. Quant à la dame, voyez-vous, c’est une femme très importante dans la hiérarchie de l’Impérium, l’honorable Ildiko Bathory, qui siège au Magisterium, l’une des assemblées du parlement dont je vous ai parlé tout à l’heure. On dit qu’elle a des pouvoirs, qu’elle est capable de voir l’avenir, lire vos pensées, vous obliger à faire des choses… elle chuchotait de plus en plus bas de telle sorte que la fin de sa phrase était à peine audible.  Il est possible qu’elle soit là aussi pour vous, vous êtes une Lefaye après tout…

– Pour moi ??? De toute façon, je ne crois pas à ces choses-là…

Le visage de l’honorable, à ce moment-là, pivota de manière surnaturelle et elle fixa de ses yeux gris perçants Agnès qui entendit sa voix dans sa tête :

« Je viens pour votre frère en vérité »

– Vous l’entendez, n’est-ce pas ? demandait Bette Jones presque pendu à son épaule. Qu’est-ce qu’elle vous dit ! Dites-moi ?

– Je… je ne sais pas… je ne comprends pas, laissez-moi tranquille…, lui répondit-elle, excédée.

Bette fut tellement choquée de la réaction d’Agnès, qu’elle évita tout contact avec elle toute la soirée, manifestement froissée par ce qu’elle avait dit. De son côté, bien qu’elle trouva sa réaction disproportionnée, elle put profiter, sans être tiré de tous les côtés, sereinement de sa soirée en compagnie des autres invités y compris de l’honorable Ildiko, comme si rien ne s’était passé.

Le comte avait fait un discours digne de ce nom pour présenter les deux nouveaux arrivants : Peter et Agnès. Il annonça également que les dates de transfert des technologies aux multinationales étaient proches. Ce qui, évidemment, ne manqua pas de rassurer les actionnaires et les ambassadeurs qui avaient soupçonné à tort depuis quelques temps que le signal Enigma avait été une ruse de l’Imperium pour rejeter l’adhésion de la future Fédération Autonome de la Terre.

CHAPITRE 19: LA BATAILLE DE KRAZILLA-ORAYNOR

Un nexus s’ouvrit dans la texture de l’espace-temps. Les vaisseaux-destroyers en sortirent avec leurs canonnières d’antimatière en alerte. La formation était à quelques milliers de kilomètres des avant-postes Krazilla et Oraynor, deux planètes naines pas plus grandes que Pluton et Charon, situées en bordure du système stellaire d’Elium. Elles avaient été creusées jusqu’au noyau pour accueillir des armes offensives expérimentales. Elles constituaient la première ligne de défense la plus efficace de la capitale impériale orixane. L’une tournait autour de l’autre dans un majestueux ballet, accompagné de carcasses de vaisseaux par millions. Ce bout d’espace avait été le théâtre d’une bataille farouche qui avait duré trois jours terrestres sans interruption. L’ennemi avait tenté une percée décisive massive et laisser un répit. En dépit des apparences, les Orixans et leurs alliés avaient été défaits, rendant plus vulnérable encore, à plusieurs centaines de millions de kilomètres de là, Elium, face à son ennemi irréductible.

Tout d’un coup, un gigantesque vaisseau ressemblant à un crabe surgit d’une masse de débris. Invisible au départ, il avait désactivé ses occulteurs pour attaquer. Plus petit que les destroyers, il était aussi plus rapide, plus réactif.  Il cracha sans sommation un tir laser droit sur l’un des gros vaisseaux d’Elium. Ce dernier n’eut pas le temps de faire de manœuvre d’évitement. Le bouclier protecteur tenu face au choc de l’impact et absorba la quasi-totalité de l’énergie. Mais à l’arrière, un autre crabe surgit et lança à bout portant une salve de laser sur le même vaisseau. Le bouclier était saturé, il céda. Les puissants faisceaux de lumière transpercèrent alors l’épaisse coque de part en part. Le vaisseau-crabe pivota et bascula afin que la lame de lumière tranche en deux le vaisseau d’Elium. Les réacteurs furent touchés de plein fouet, le mastodonte spatial se disloqua et implosa avec une puissance inimaginable. L’onde de choc engendrée s’écrasa avec une énergie cinétique prodigieuse sur deux vaisseaux voisins. Sévèrement endommagés, ils furent la proie des crabes qui les détruisirent sans peine à coups de tirs conventionnels.

Enfin, les lourds destroyers réagirent. Ils manœuvraient afin que leurs canons latéraux soit face à leurs cibles. Ils bombardèrent en concert les deux crabes de missiles d’antimatière. Aucune ne toucha leur cible. Les crabes se déplaçaient trop vite, comme s’ils faisaient des bonds. L’horreur atteint son paroxysme lorsque d’autres crabes, une cinquantaine, arrivèrent sur le champ de bataille. A plus de cinquante contre à peine sept, les Anunnakis étaient à présent en supériorité numérique.

A des millions de kilomètres de là, dans une salle de contrôle d’un vaisseau amiral en orbite autour d’Elium, Njeddo Dewal gardait son sang-froid. Puis, quand elle vit enfin les vaisseaux crabe en grand nombre, elle s’écria surexcitée :

« Général, c’est maintenant ou jamais, désactiver les commandes automatiques ! Prenez les commandes immédiatement ! Lancez l’attaque ! Ils ont mordu à l’hameçon ! Maintenant !!! »

Le général crispé et en sueur ordonna:

« Désactivation de la commande automatique !

Allumage des moteurs rétro-latéraux !

Dispersion de la formation groupée !!! »

Les vaisseaux-destroyers oblongs, commandés à distance, se mirent à tournoyer à toute vitesse sur leur grand axe et à s’éloigner les uns des autres, forçant ainsi l’essaim de crabe en approche à rompre leur propre formation.

« Calculez les tirs spiralés et tirez à mon ordre ! »

hurla-t-il à ses officiers supérieurs.

Chacun, debout face à des tableaux de bord, avait la commande d’un vaisseau. Les uns après les autres, ils clamèrent : « cibles verrouillées » !

– Tirez !!! Hurla-t-il.

Alors que les spationefs de guerre tournoyaient en s’éloignant lentement les uns des autres, ils se délestèrent des derniers missiles d’antimatière qui filèrent dans l’espace en décrivant une orbite spiralée. Les Anunnakis, à bord des crabes, ne comprirent que trop tard que les missiles qui s’éloignaient au départ, revenaient pour les prendre à revers. La tactique était nouvelle. La frappe était chirurgicale.  Car, même si les charges explosaient à proximité de leur cible sans les toucher, les ondes de choc générées détruisaient les boucliers de tous les vaisseaux ennemis.

Désorientés et affectés par des avaries, les crabes étaient pour le moment incapables de riposter. Il fallait les achever maintenant. Njeddo Dewal le savait. Elle avait une assurance déconcertante, elle claironna avec autorité:

« Général ! Ordonnez l’explosion des premiers missiles ! Ceux qui ont raté leur cible ! »

Le général, qui ne reçoit d’ordre que du couple impérial ou de souverains, exécutait les ordres pourtant sans sourciller. Les missiles explosèrent loin de la zone de combat, mais les crabes crurent à une attaque coordonnée de vaisseaux qui venaient appuyer les sept destroyers. Leurrés, Ils tentaient des manœuvres de défense chaotiques.

« C’est le moment ! Maintenant Général !!! »

Il hocha la tête :

« Largage des obédients mécaniques ! Immédiatement ! »

Les destroyers s’immobilisèrent net et abaissèrent leur bouclier. Leur ventre s’ouvrit déversant dans l’espace intersidéral des millions de petites bêtes. Autopropulsés, les obédients mécaniques à huit pattes s’élançaient à toute vitesse contre les crabes. Ces derniers dardaient des coups de laser dans le nuage d’obédients sans faire mouche. Puis, ils semblaient s’organiser pour une attaque coordonnée. Ils allaient s’en prendre à nouveau aux destroyers. Serait-il trop tard ?

Dans la salle de commande, tout le monde avait le souffle coupé. Les milliards de paires de patte mécaniques s’abattirent sur les cuirassés Anunnakis. En quelques secondes, les coques furent percées et les obédients pénétrèrent à l’intérieur. L’immense nuée se coupa en deux et déjà une partie du nuage se dirigeait vers Krazilla et Oraynor. Les crabes cuirassés fonçaient les uns sur les autres comme s’ils avaient perdu tout contrôle. Ils se fracassèrent les uns contre autres et explosèrent pour alimenter le cortège des débris. De petits vaisseaux-chasseurs, qui avaient l’apparence de moustiques sans pattes, décollèrent des planètes naines. Elles fonçaient vers le nuage mécanique et visaient les petits obédients. Ces derniers étaient protégés par leur propre champ de force et esquivaient avec brio les tirs. Leur aisance dans le vide de l’espace était comparable à des danseuses-étoiles. Ils lancèrent en représailles des projectiles ioniques sur les moustiques qui explosaient en feu d’artifice.

Enfin, les braves machines s’abattirent en pluie sur les avant-postes qui tiraient des ogives explosives sans succès. Avant même que le secteur ne soit entièrement nettoyé des Anunnakis, les Orixans du vaisseau amiral savaient qu’ils avaient remporté la victoire de cette bataille. Elle n’avait pas duré. Aucun Orixan, ni aucun de ses alliés n’avaient perdu la vie. Il n’y avait eu que des pertes matérielles : soit un peu plus d’un quart des obédients mécaniques.

Njeddo Dewal regardait le spectacle sur l’écran de contrôle avec une satisfaction non-dissimulée.

– Nous avons gagné une bataille, nous gagnerons la guerre. Envoyez des hommes sur les avant-postes. Krazilla et Oraynor sont à nouveau à l’empire.

Les officiers applaudissaient. Pour eux, ils lui devaient cette victoire écrasante. De diseuse-de-vérité, elle devenait non pas général mais chef de guerre. C’était la première fois qu’un territoire avait été repris aux terribles Anunnakis. On scandait :

« Dame Dewal ! Dame Dewal ! Dame Dewal ! »

En cet instant, on l’aimait plus que l’empereur… et que l’impératrice.

La nouvelle traversa rapidement les galaxies et les univers libres. L’empereur, en compagnie de son épouse et des huit membres des Neuf, était partagé entre la suffisance qui incombait à son rang et l’exultation.

Quant aux membres du conseil des treize, restés sur leur planète respective, ils étaient partagés entre la joie de la victoire et l’horreur. Il voyait la popularité de la diseuse-de-vérité dépasser celle de l’empereur.

Et si Olokun avait raison, l’armée des obédients mécaniques, un jour, se retournerait contre eux et les écraseraient aussi vite que les Anunnakis pendant la bataille de Krazilla-Oraynor.

Cette victoire était celle de la dame Dewal. Et cela impliquait tellement de choses. La donne de la politique impériale allait encore changer.

CHAPITRE 18: MARCHELINE STAMPTON

Que savait-il ? Il avait un profil et un nom : Vassili Patine. Il savait aussi que tous les enlevés en dehors d’être de jeunes adultes avaient en commun un syndrome très rare. Ce petit détail était une aubaine car il pourrait à n’en pas douter dresser cette liste qu’il demandait depuis si longtemps à Orsino et que ce dernier refusait de lui donner pour des raisons qui lui échappaient.

Les recherches de l’inspecteur l’avaient mené en Angleterre à l’université d’Oxford dans le département des Neurosciences. Il devait voir le Professeur Marcheline Stampton, l’éminente neurobiologiste qui dirigeait ce département. En arpentant les couloirs sillonnés par quelques hommes et femmes en blouse blanche, il se mit à repenser à une personne qui lui avait été cher à son cœur et dont il avait toujours regretté la séparation.

Mais c’est une autre femme qui l’arracha à ses pensées, moins séduisante, plutôt sèche et frêle, l’air sévère. Elle avait l’air microscopique à côté de l’inspecteur gaillard, mais le ton de sa voix montrait qu’elle n’avait l’air guère impressionnée :

– Excusez-moi monsieur, qui êtes-vous ? Je ne vous ai jamais vu ici. Que cherchez-vous ?

– Je suis inspecteur d’Interpol, madame, et je cherche le professeur Marcheline Stampford.

La femme lui jeta un regard réprobateur de bas en haut par-dessus les verres de sa paire de lunette :

– Je ne connais pas cette Stampford. Mais peut-être que vous vouliez dire StampTON, dit-elle avec une voix stridente en appuyant sur la dernière syllabe.

– Oui, c’est bien cela, vous la connaissez ?

– Inspecteur d’Interpol, c’est bien cela ? Que lui voulez-vous ?

– C’est une enquête de la plus haute importance, vous comprendrez que…

– Je suis le professeur StampTON, lui coupa-t-elle aussitôt agacée.

Elle lui montra son badge.

– Epargnez-moi le baratin habituel, avec tout mon respect. Est-ce que je peux voir votre plaque ?

Heinrich voulut lui dire qu’il n’était ni du FBI, ni de la CIA pour avoir une plaque mais sortit sa pièce d’identification d’Interpol. Elle la lut attentivement avant de lui lancer :

– Enchanté monsieur Heinrich Van Holmen… Que puis-je donc faire pour vous ? C’est un lieu insolite pour une enquête d’Interpol, non ? Je ne suis pas connaisseuse, mais il ne me semble pas qu’il y ait eu meurtre dans les parages.

– Exact. Il n’y a pas eu de meurtre ni dans les parages, ni ailleurs, en tout cas aucune preuve dans ce sens. Pourrions-nous discuter dans un endroit privé ?

– Mon bureau n’est pas loin. Suivez-moi…

En marchant, ils rencontrèrent quatre techniciens en blouse à qui elle ordonna des consignes très strictes sur des expériences auxquelles il ne comprenait absolument rien. Il comprit que le professeur Stampton était non seulement très respectée, mais manifestement très crainte aussi.

Elle s’en rendit compte car avant de le laisser entrer dans son sanctuaire, elle lui dit :

– Il faut maintenir les troupes au pas, sinon les objectifs ne sont jamais atteints.

Il avait trouvé étrange cette manière de désigner son équipe scientifique.

– Êtes-vous au fait du jargon médico-scientifique ? lui demanda-t-elle encore.

– Non, répondit-il simplement.

– Parfait, rentrez et asseyez-vous. Je ne vous propose rien à boire ni à manger, je n’ai rien de ce genre ici. Juste deux minutes, j’ai message important à envoyer.

Elle écrivait visiblement un long SMS. Pendant ce temps, l’inspecteur faisait le tour du propriétaire des yeux : le bureau était exactement comme il l’aurait imaginé. Du mobilier en bois et ancien, des livres épais plein les étagères, des récompenses accrochées sur les murs côtoyant des tableaux, des fenêtres hautes encadrées par d’épais rideaux rouges et des lampes de bibliothèques qui diffusaient une lumière tamisée. Il jeta un œil aux deux portes opposées du fond et sur l’une d’elle était inscrit « secrétaire » en anglais. Il s’assit sur une chaise qui lui semblait être du mobilier Louis XVI ou napoléonien. Il n’était pas sûr, il n’y connaissait rien.

– Pas de problème, je vous remercie de me recevoir.

– Je vous en prie. Alors dites-moi tout. Je suis intrigué, lui dit-elle avec un ton plus doux. Elle le scrutait par-dessus ses lunettes, assise en face de lui.

– J’enquête sur un réseau criminel international d’enlèvement et il y a de fortes chances que les patients que vous suivez pour le syndrome Lefaye-Smith soient les cibles. Aussi, je souhaiterai avoir une copie de la liste de ces patients pour anticiper ces enlèvements.

Il eut un silence. Elle le regardait attentivement et finit en soupirant par dire :

– C’est très étrange. D’autant plus que c’est la troisième fois que je reçois la même demande d’une autorité en l’espace d’un mois.

– Comment ça ? demanda Heinrich interloqué.

Qui d’autres pouvait bien s’intéresser à cette liste, pensait-il.

– Un ecclésiastique dépêché par le Vatican est venu en premier. Puis un agent de l’OMS.

– Le Vatican ? L’OMS ? Est-ce que vous vous rappelez de leur nom ou de quelque chose qui aurait pu sortir de l’ordinaire pendant vos entretiens ? Peut-être un signe particulier, un tatouage… ?

– Hum…non, désolé. Mais je me souviens encore de l’agent de l’OMS. Je n’oublie jamais un beau visage, avait-elle dit presque sur le ton de la rêverie.

Heinrich sortit alors une photographie de sa poche et lui montra :

– Est-ce que c’est cet homme ?

La photo montrait un homme aux yeux bleus acier, un visage taillé dans le roc qui semblait avoir une allure très guerrière.

– Je peux ? demanda-t-elle en prenant déjà la photo en main.

Il la lui céda. Il ne fit pas attention à son étrange attitude qui ne dura que quelques secondes. Comme si elle était en pamoison devant la photo de l’homme aux yeux bleus acier.

– Oui, c’est bien ce monsieur, l’agent de l’OMS. Il avait un léger accent russe,… oui c’est bien lui.

Heinrich marmonna entre ses dents :

– Vassili Patine !

– Oui, il a dit qu’il s’appelait Vassili Patine. Il avait un besoin urgent de cette liste. Le secrétaire d’état m’a même appelé en personne pour que je la lui donne. Je n’avais aucune raison de me méfier. Est-ce qu’il est recherché ?

Heinrich se demandait avant de répondre à la chercheuse pourquoi ce cher Vassili avait eu besoin de cette liste il y a moins d’un mois alors qu’il opère ses méfaits depuis bien plus longtemps :

– Un mandat d’arrêt international a été lancé contre lui. Ne vous en faites pas, rien ne vous ai reproché. Quand est-il venu vous voir ?

– Mon dieu, mais hier !

– D’accord. Pouvez-vous me fournir cette liste et me dire sur quoi vous travaillez exactement ici ?

Elle tapota sur son clavier d’ordinateur et quelques secondes plus tard l’imprimante de son grand bureau se mit en marche en crachant des feuilles imprimées. Elle expliquait :

– Je mène une étude clinique de phase III sur une nouvelle molécule qui pourrait améliorer la vie des patients atteint du syndrome Lefaye-Smith. L’hypermnésie en particulier peut être un handicap. Ils souffrent comme vous le savez peut-être d’une mémoire éléphantesque, les plus prodigieux peuvent lire la bible et la réciter entièrement sans faute même plusieurs années après. Ils souffrent aussi de synesthésie, ils voient ce qu’ils entendent pour faire simple, et tous sans exception ont leurs organes inversées. Pour certain, c’est problématique. La molécule en question leur permet de perdre la mémoire pour dire simplement. Mais croyez-moi, elle reste tout de même supérieure à celle du commun des mortels. Mais ça leur change complètement la vie.

– Quelle est le nom de cette molécule ?

– C’est confidentiel, je suis navrée.

– Bien. Combien sont-ils dans votre étude ?

– Il y a 144 000  patients inclus à travers le monde.

– Excusez-moi… vous avez dit 144 000 ?!

– Oui, je sais. C’est énorme pour une étude mais la société qui nous finance tenait à ce que tous les patients bénéficient du traitement expérimental.

– Non, je pensais juste qu’il n’y avait qu’une centaine de personne atteinte, trois cents tout ou plus.

– Vous êtes mal informé. Ceux qui ont un stade 1 sont environ 300 effectivement.

– D’accord. Quel est le nom de cette société, s’il vous plait.

– Cette information est également confidentielle. Mais je vous promets de leur demander leur aval pour vous délivrer autant d’information que nécessaire.

– Très bien. Je suppose que vous avez rencontré quelques-uns parmi eux ? Les 144 000…

– En tant qu’experte de ce syndrome, j’ai été pratiquement tous les chercher à travers le monde pour leur expliquer la maladie et surtout leur proposer de participer à l’étude.

– Ils ont tous accepté ?

– Presque tous, oui. Tenez, voici la liste des 144 000.

– Il prit une pile de feuille où était inscrit une liste de nom, d’adresse et de numéro de téléphone et un code patient sous forme de code barre.

– Qu’est-ce que c’est le code de barre, demanda-t-il ?

– Cela permet d’accéder plus rapidement à leur dossier et à leur caractéristique biométrique et génétique…

– Je ne vais pas vous demander si c’est légal.

– Mais pour qui me prenez-vous monsieur ! Une renégate !

– Docteur …

– Professeur, rectifia-t-elle toujours courroucée.

– Professeur, saviez-vous qu’une trentaine de cette liste ont été enlevé au cours de ces derniers mois dans des conditions effroyables et sans demande de rançon.

– Visiblement, vous ne me posez pas la question, mais vous l’affirmez. Et non ! Je l’ignorais, je n’ai rien à voir là-dedans. Je les aide, je suis scientifique, vous comprenez.

– Avez-vous les coordonnées ou un numéro pour joindre cet agent de l’OMS ? lui demanda-t-elle en pointant la photo de son long doigt.

– Oui…

– Donnez-le-moi, s’il vous plait.

– Voilà, dit-elle en lui donnant sa carte de visite.

– Ça ne vous a pas traversé l’esprit de me la donner quand on a évoqué le nom de Patine ?

Elle ne se donna même pas la peine de répondre.

– J’ai une dernière question, dit-il en se levant, vous n’avez aucune idée de la raison de ces enlèvements ? Une particularité de ces patients qui seraient exploitables ?

– A part leur extraordinaire mémoire… non.

– Très bien. Je vais devoir perquisitionner tout ce qui est en lien avec l’affaire. Et vous demandez de ne plus toucher à rien et donc de ne plus revenir dans ce bureau jusqu’à nouvel ordre.

– Mais ce n’est pas possible !

– Je suis navré, je n’aimerai pas vous inculper pour entrave à une enquête internationale… professeur, en lui montrant devant son nez le fameux mandat tiré d’une de ses poches de sa veste.

La voix du professeur devint bizarre, comme si elle avait été subitement enrouée :

– Sale type ! Je n’ai pas immigré sur cette planète pour que vous me fassiez tout perdre !

Les yeux d’Heinrich devinrent ronds comme des billes :

– Pardon ?

En guise de réponse, elle lui sauta à la gorge comme un criquet. Le bond qu’elle avait effectué comme une athlète n’avait rien de naturel, et sa force non plus. L’inspecteur avait un mal fou à se dégager de son étreinte, il sentait les veines de son cou et de son visage gonflé, prêt à rompre. L’instinct de survie lui commanda que ce n’était pas une femme frêle sans défense, il lui asséna un coup de poing sur la face. Mais cela n’avait rien changé. Il en donna un deuxième puis un troisième, puis fonça contre l’un des murs pour l’écraser de tout son poids. Elle céda. Il reprit son souffle et entreprit de prendre son revolver pour la tenir en joue. Elle bondit sur le côté et voulait se lancer à nouveau contre lui.

– Stop ou je tire !

A ce même moment, la porte d’entrée du bureau s’ouvrit. Il reconnut la personne. Son cœur fit un bond dans poitrine :

– Vassili Patine !

Il comprit que le long SMS qu’elle avait envoyé tout au début lui était adressé pour qu’il vienne. Il comprit son comportement étrange face à la photo…

Elle profita de ce moment de stupeur pour le désarmer. Vassili, presque aussi massif, fonça sur lui avec un rictus. Ancien officier de l’armée néerlandaise, Heinrich en avait conservé de sacrés réflexes, il pivota laissant son adverse être entrainé en avant par son propre poids puis lui asséna un sacré crochet dans le ventre, enchainé par un violent coup de coude dans le dos pour qu’il finisse sa course au sol. Le professeur rentra à nouveau sur le ring en sautant et gesticulant le menaçant de coup de pied sec et bien placé. Elle maitrisait visiblement un art martial. Elle l’attaqua au visage puis aux côtes. Il parait tant bien que mal les coups de la furie avec les bras et ne trouvait aucune ouverture « pour lui botter le derrière » comme il aurait souhaité le faire.

Mais il avait oublié Patine qui se releva et lui rendit la monnaie de sa pièce en lui donnant un coup en traître par derrière dans les côtes. Le pauvre inspecteur se cabra de douleur mais rendit l’appareil par un coup de pied arrière. Trop lent, le russe esquiva son coup et attrapa son pied. Il fit une manœuvre de krav-maga et mit à terre Heinrich si violemment que ce dernier était à moitié assommé.

La chercheuse-ninja s’approcha avec son arme à feu et lui dit :

– En fait, monsieur Van Holmen, il y a bien eu meurtre à Oxford. Hier, le professeur Marcheline Stampton a été assassiné par mes soins et j’ai pris sa place. Et, il n’y aura aucune perquisition !

Il était incapable de parler, trop sonné. Vassili l’acheva d’un coup de poing.

CHAPITRE 17: HEXAGON INDUSTRIES

Il était 9H15 du matin, heure locale. Peter était déjà dans le grand hall de l’hôtel qui se trouvait juste à côté de la mairie de Clay Hill. Il observait l’ennuyeux ballet coloré des va-et-vient des clients exubérants en jetant régulièrement un coup d’œil à sa montre : il attendait patiemment sa compagne de voyage depuis déjà une vingtaine de minutes. La veille, après avoir été accompagné de l’aéroport par Orsino Somboli, ce dernier leur avait précisé qu’une voiture les emmènerait à 9H30 au siège d’Hexagon Industries. Les locaux administratifs se trouvaient en périphérie de la ville. Et bien que la circulation dans Clay Hill ne soit jamais dense, il fallait bien une trentaine de minute pour s’y rendre sans avoir à se presser.

            Agnès arriva enfin comme une fleur dans une robe printanière et les cheveux relâchés sur les épaules. Son sourire radieux fit vite oublier à Peter son retard. D’autant plus qu’il ne l’avait pas attendu pour prendre son copieux petit-déjeuner. Elle ne s’en soucia même pas puisqu’elle avait l’habitude ne pas manger le matin. Peut-être prenait-elle parfois juste un café bien serré en arrivant à l’université. Et bien-sûr, quand elle recevait son frère Jacques chez elle, il la forçait presque systématiquement à prendre un bon repas le matin.

Après les salutations matinales d’usage, ils entreprirent tous les deux de sortirent du hall pour attendre la voiture à l’extérieur. Pour Peter se serait l’occasion d’allumer sa première cigarette depuis plus de vingt-quatre heures. Ils y allaient lorsqu’ils aperçurent Orsino qui franchissait les portes tambours automatiques. Agnès remarqua tout de suite son élégance et son charme naturel qui le démarquait nettement des inconnus qui allaient et venaient dans le hall. La veille, elle était trop fatiguée et trop impressionnée par la découverte de l’île Deslimbes pour avoir pu jauger l’élégant PDG. Peter salua Orsino en lui disant avec humour, bien qu’il y ait eu un véritable fond de vérité :

– Je suppose, cher monsieur Somboli, qu’aujourd’hui aussi nous pouvons faire une croix sur la limousine ?

– Absolument, répondit-il d’un air amusé. Mais vous verrez, ma voiture n’est pas mal non plus. Car il me semble que vous êtes un fondu de bolides…

Ils arrivèrent sur l’esplanade qui était bondée. Peter sortit son paquet dans laquelle il y avait une unique cigarette. Orsino l’arrêta net :

– Personne ne fume ici sur cette île. C’est formellement interdit.

– Vous plaisantez ? demanda Peter sous le choc.

Agnès était soulagée. Elle ne fumait pas et avait horreur de l’odeur du tabac.

– Non, non absolument pas. L’air pur de cette île doit être sauvegardé. Mais on vous donnera un comprimé à la visite médicale. Votre envie s’envolera définitivement. Beaucoup ont été dans votre cas en débarquant ici.

Puis, tendant la main, il lui dit avec un grand sourire :

– Donnez-moi votre paquet.

Peter le lui donna avec un petit pincement au cœur. Il n’essaya même pas de négocier, d’en savoir plus sur ce comprimé miracle. Il regardait en l’air, sans plus rien dire. Le ciel était bleu, sans nuage. Il faisait ni trop froid, ni trop chaud, mais il y avait une légère brise humide. Agnès regardait, elle, vers l’horizon et s’exclama :

– C’est incroyable, ces montagnes noires, je ne les avais pas remarqué hier soir.

– En fait, si. L’île est ceinturée par ces montagnes qui nous protègent du vent et des autres intempéries de l’océan. Ce sont les hautes falaises de granit noire que vous avez du apercevoir en arrivant hier par avion. En réalité, nous sommes dans l’une des plus vastes caldeiras au monde. Plus de 10 000 mètres carré. Les montagnes que vous voyez là sont les bords d’un supervolcan.

– Impressionnant mais ce n’est pas dangereux de vivre ici ? demanda Peter inquiet, soudain sorti de sa torpeur.

– Moins dangereux que de vivre à proximité de Yellowstone. Nous n’attendons pas d’éruption avant au moins le 5 avril 8115. Nos vulcanologues sont formels.  Presque toute l’énergie utilisée sur l’île vient directement ou indirectement de la chaleur résiduelle dégagée dans le sous-sol.

– Quelle précision de prévision ! Comment faites-vous ? J’ignorais que les éruptions volcaniques étaient prévisibles. Et surtout, comment vous faites pour cacher une île volcanique aussi grosse en plein milieu de l’Atlantique ? demanda Agnès, curieuse.

– Tout est prévisible sur cet île, ou presque. Nous disposons de technologies dont vous n’avez pas idée. Et en ce qui concerne la manière de cacher une île aussi vaste aux yeux du monde et des satellites, je préfère que les experts en la matière vous répondent eux-mêmes. C’est très complexe. Une technologie sophistiquée avec des occulteurs et des déflecteurs.

Agnès n’avait pas compris un traître mot. Mais elle prit soudain conscience que, contrairement à la veille, où l’esplanade était vide de monde, cette fois-ci, l’espace était bondé. Elle avait manqué de se faire bousculer. Il y avait des restaurants, des magasins, des gens avec leurs enfants, certains en amoureux, d’autres qui promenaient leurs chiens. Toutes ces personnes semblaient venir des quatre coins du monde. C’était un « melting pot ». Tout avait l’air presque normal, sauf qu’elle ne reconnaissait aucune enseigne, et bien évidemment les personnes présentes en majorité n’étaient pas habillées comme elle avait l’habitude de le voir. Ils étaient exactement comme ceux de l’aéroport, la veille. Agnès voulut poser une question à ce sujet quand un cri perçant traversa ses tympans. C’était Peter. Il avait failli s’étrangler quand ils se sont arrêtés devant une voiture de sport racée, rouge et noire:

– Hiiiiiiiiii ! Mais ce n’est quand même pas votre voiture, ça, vous rigolez !

Il sautait comme un gosse.

Orsino répondit fièrement en s’adressant à Agnès :

– Alors impressionnée ?

Mais c’est Peter qui continuait d’hurler :

– Si je suis impressionné ! Je veux la même ! Je vais m’évanouir dans la minute si je ne monte pas dans cette caisse !

– C’est une Ferrari quatre places spécialement construite et conçue pour moi. Elle fonctionne à l’hydrogène comme tous les véhicules sur roues ici. Même nos jets, se vantait-il.

Orsino sortit de sa poche un trousseau de clé relié à mini boitier ovoide. Il pressa dessus où il y avait une marque, et les quatre portières s’ouvrirent comme des ailes d’albatros qui se déploient. Peter ne laissa même pas le choix à Agnès de monter à l’arrière. Il s’assit confortablement sur le siège cuir avant, mit sa ceinture, les yeux brillants. Une voix féminine très avenante raisonna alors:

– Bonjour Orsino, où dois-je vous conduire ?

Il répondit à la voix machinalement :

– Au siège d’Hexagon Industries, Giulia. Oui, c’est son prénom… en s’adressant à Peter qui le regardait avec un regard ébahi plein d’interrogation. Je n’ai pas encore mon permis, c’est Giulia qui me sert de chauffeur personnel.

– Vous n’avez pas le permis ? Mais vous plaisantez ? demanda Peter.

Car, oui, aux Etats-Unis, il est de notoriété que presque tout le monde obtient son permis avant l’âge de 20 ans, mais en fait, il se moquait bien de la réponse, seul voiture du PDG lui importait. Quand elle démarra au quart de tour presque silencieusement, il se mit à hurler bien plus fort qu’il ne l’avait fait il y a quelques minutes :

– Je veux la même ! Il y a combien de chevaux dans ce moteur ?!

Avant même qu’Orsino ne puisse répondre, Agnès souffla agacée :

– Racontez-nous plutôt qui vous êtes, ce qu’est Hexagon Industries et surtout pourquoi nous sommes là. Et comment ça se fait qu’on ne se rappelle plus du contenu de votre CD depuis qu’on a débarqué sur cette île. On verra la puissance du moteur après, si tu le veux bien Peter, rajouta-t-elle sèchement.

L’intelligence artificielle tourna à une intersection pour emprunter une grande voie rapide. Elle doubla trois ou quatre voitures et appuya sur le champignon. Il racla sa gorge :

– Vous ne vous rappelez pas du contenu du CD tout simplement parce que vous avez été manipulé.

Il venait de lâcher une bombe mais cela n’avait pas l’air de le chagriner plus que ça. Par contre les deux compères étaient interloqués:

– Je vous demande pardon ! entonnèrent-ils en chœur.

– Le contenu du CD possède un verrou qui provoque comme une sorte de choc psychologique, reprit-il. Les personnes qui le visionnent sont tellement choquées qu’elles préfèrent oublier.

– Mais mon frère a regardé ce CD ! Je lui ai montré ! Nulle part c’était écrit « confidentiel » ou « à ne montrer à personne sous aucun prétexte » !!!

– Calmez-vous, il ne risque rien. Tout comme vous, il ne sait plus ce qu’il a vu. C’est tout.

Il avait pris un léger accent italien.

– Et en même temps, il me semble que l’homme qui vous a apporté le CD vous a prévenu que c’était confidentiel. Et un CD avec un mot de passe aurait dû vous mettre la puce à l’oreille.

Elle était abasourdie et en colère.

– Est-ce que ce sont des reproches ? Et puis pourquoi, sans même nous rappeler, on a accepté irrésistiblement ce travail ? Sans même savoir de quoi il s’agit, on se pointe dans cette île perdue au milieu de nulle part…

– Oh mais vous savez exactement pourquoi vous êtes ici. Vous avez accepté parce que c’est extraordinaire, dit-il.

– Quelle preuve a-t-on que c’est extraordinaire ? Je ne me rappelle même pas avoir négocié un salaire à six chiffres, coupa Peter sur le ton de la plaisanterie.

La voiture tourna encore à une intersection, prit un pont qui enjambait une longue crevasse profonde d’où s’échappait des vapeurs inquiétantes, et ralenti avant d’arriver à un poste de contrôle. S’étalait devant leurs yeux une forêt qui avait l’air impénétrable. Seule la large route tracée semblait pouvoir la traverser. Orsino montra patte blanche et la voiture pu poursuivre son chemin. Ni lui, ni Agnès n’avaient réagi à la plaisanterie du pauvre Peter qui n’avait pas réussi à désamorcer l’ambiance électrique.

– C’est grâce à un autre coup de pouce technologique, reprit-il. Pour vous persuader de la véracité de ce qu’on voulait vous montrer, une sorte de… (Il cherchait ses mots) message subliminal, on peut dire ça, a été glissé parmi les images. L’effet secondaire, eh bien, c’est que pour le moment votre libre-arbitre… vous en avez plus. En tout cas, uniquement en ce qui concerne les affaires d’Hexagon Industries, avait-il ajouté comme si cela allait adoucir la nouvelle. Vous voulez venir ici, vous voulez y rester. Et, plus vous êtes curieux de nature, plus l’effet est accentué.

– Je rêve… je rêve, je rêve. Je veux partir, mais je n’en ai même pas envie. Il y a de quoi devenir folle !

– Quand est-ce que ces effets se dissiperont ? Je ne vais pas devenir fêlé, j’espère, parce que j’ai des antécédents dans ma famille, demanda Peter.

– Et mon frère, il n’y a pas plus curieux ! Il va débarquer à la nage !!!

– Les effets s’annuleront avec le visionnage d’un autre CD à la visite médicale. Vous aurez alors le choix de rester ou de repartir à votre vie d’avant. Et aucun risque de folie, je vous le promets. Et quant à votre frère, je vous assure, il ne court aucun danger.

Le bolide émergea de l’autre côté de la forêt. Cette fois-ci, il y avait un immense complexe de bâtiment et d’entrepôts en verre, béton et acier qui formait comme des alvéoles. L’intelligence artificielle de la voiture se dirigea dans le parc pour se garer. Ils descendirent. L’atmosphère était toujours très tendue. Lorsque, pour ne rien arranger à la situation, une voix, qui parlait très lentement et distinctement en exagérant la prononciation des mots, se fit entendre :

– Monsieur, bonne arrivée. Les contrebandiers ont été repérés dans le sud de l’Argentine. Nous pensons qu’ils veulent appareiller pour l’Antarctique.

Agnès faillit pousser un cri d’effroi au son de sa voix. Elle la reconnaissait. Cette manière d’articuler exagérément, le timbre, tout. C’était celle de l’homme au mouchoir blanc qui avait déposé le CD dans son bureau. Orsino leva les yeux au ciel comme s’il demandait de l’aide de la divine providence.

– Oh docteur Strofimenkov, je suis ravi de vous revoir ! Sa bouche se fendit en un étrange sourire. Docteur Silverstein, je n’ai pas eu l’honneur de vous rencontrer plus tôt.

Agnès ne bougea pas mais grommela:

– Eh bien, j’aurai bien voulu avoir la même chance…

Peter tendit sa main pour saluer l’androïde qui répondit aussitôt :

– Je ne sers jamais les mains. Je vois tous les animalcules qui vivent dessus. Ça me répugne.

– Ah, je comprends. J’ai un cousin comme ça. Petit, on passait tous les étés ensemble à Saint Louis. C’est marrant, il vous ressemble un peu. On se salue comme ça tous les deux.

Il lui fit le signe de Spock de Star Strek.

La bouche de Gasper se fendilla encore plus. Il semblait très content. Il lui rendit son signe.

– Vous êtes sympathique Docteur Silverstein.

– Gasper, est-ce qu’on peut se voir tous les deux cinq secondes avant que je fasse la journée d’intégration à nos deux nouveaux arrivants ?

– Bien-sûr Monsieur. Est-ce que j’ai le temps de dire bonjour à Giulia ?

– Absolument pas !

Tous les deux se mirent donc à l’écart, et Orsino lui expliqua :

– Le docteur Strofimenkov a montré le contenu du CD à son frère. Il l’a vu plus tôt que prévu, certes, mais ce n’est pas une si mauvaise chose que cela. Vous devez vous en occupez rapidement. Je ferai ce que j’ai à faire de mon côté. Le timing devra être parfait si nous ne voulons pas tout perdre. Vous savez ce que vous avez à faire ?

– Oui, Monsieur. Si je dois absolument y aller, j’y vais. Si vous êtes sûr que je suis apte.

– J’ai une confiance absolue en vous. Bien, allez-y maintenant, c’est très urgent.

– Je cours, Monsieur.

– Attendez. Je vous ai déjà demandé de ne pas me donner ce genre de renseignement quand je ne suis pas seul… vous savez, les contrebandiers. Vous avez déjà oublié ?

– J’essaye de ne pas être parfait, monsieur, comme les humains.

Orsino secouait la tête, surpris par cette réponse. Gasper s’éloigna alors et le PDG revint avec un sourire faux :

– Une sombre histoire de contrebande. Je vous expliquerai le moment venu. Où en étions-nous ?

– Vous disiez que mon frère ne courrait aucun danger, répondit-elle toujours aussi furieuse.

– Et qu’on ne risquait pas de devenir cinglé, rajouta Peter.

– Exact. Suivez-moi plutôt, votre avenir vous attend là-bas. Vous saurez, enfin.

Agnès jeta un regard à son compère. Elle lui dit tout bas mais suffisamment fort pour qu’Orsino entende :

– J’ai l’impression que ça fait cent fois qu’il nous assure que l’on va tout savoir, mais que nous n’en savons toujours pas plus. Il nous balade.

Peter lui répondit :

– Nous n’avons pas le choix de le suivre apparemment.

Orsino avait bien-sûr tout entendu et cela l’avait visiblement blessé. Il s’arrêta et se tourna face à eux d’un air grave mais sincère :

– Je ne vous ai pas tout à fait dit la vérité hier soir quand vous m’avez demandé si j’accueillais moi-même toutes nos nouvelles recrues.

– Nous ne sommes pas les derniers ? demanda Peter.

– Vous êtes bel et bien les derniers, mais vous êtes particuliers. Mais disons que c’est une histoire de famille…

– Une histoire de famille ? Expliquez-vous ! Gronda Agnès.

– Nos parents se connaissaient et ont collaboré par le passé dans cette même entreprise… Ils y ont laissé leur vie.

– Vous savez quelques choses sur la mort de mes parents ? demanda Agnès incrédule.

– Comment pourriez-vous connaître les circonstances de leur mort ??? Renchérit Peter.

– Je veux dire qu’ils ont consacré leur vie à cette entreprise et à son but… Agnès, vos parents travaillaient sur le moyen d’améliorer les capacités physiques humaines sans modifier le génome, sans donner de substances, sans avoir recours à des prothèses technologiques. Ils vous ont poussé dans la voie de la recherche biologique dans l’espoir qu’un jour vous repreniez leurs travaux. Votre héritage vous attend dans ces bâtiments. C’est pareil pour vous Peter. Votre père était également physicien, mais pas nucléaire. C’était un éminent mathématicien et un grand théoricien. Il nous a beaucoup aidés à comprendre les voyages à travers les dimensions. Ils voulaient que vous repreniez également le flambeau. Toutes ses notes sont dans votre bureau dans l’un de ses bâtiments. Vous voulez en savoir plus sur eux, sur vous-même, suivez-moi. Vous pourrez retourner à vos vies, je vous le promets.

Ils se regardèrent quelques secondes et Peter finit par détendre l’atmosphère :

– On s’appelle par nos prénoms maintenant alors, Orsino ?

– Ce serait souhaitable. Nous sommes presque des amis de famille.

Agnès desserra le visage.

– Allons-y, dit-elle.

– Dites-moi, Orsino, vous avez bien dit « voyages à travers les dimensions » ?

Orsino lui fit un large sourire en guise de réponse.

Depuis longtemps, Ils eurent l’impression d’avoir eu le choix, même si ce n’était pas vrai. Mais une fois le CD de déconditionnement visionné à la visite médicale, ils recouvrirent leur libre-arbitre et décidèrent tous deux de rester.

Effectivement, ce qu’Hexagon Industries faisait était extraordinaire. Ce que cela impliquait pour l’avenir de l’humanité aussi. Ils apprirent presque tout ce qu’ils voulaient savoir et ils en étaient subjugués. Hexagon Industries voulait inverser le réchauffement climatique, mettre fin aux crises sanitaires en supprimant les maladies, même les plus terribles, ensemencer les déserts, préserver la nature, permettre à l’humanité de conquérir d’autres mondes en leur offrant des sources inépuisables d’énergie…Mais le plus improbable, surtout, c’est qu’ils en avaient les moyens technologiques et financiers. Quant aux moyens politiques de les appliquer, cela aurait été surement une autre paire de manche. Ils ne surent rien sur cet aspect de la question et les réponses qu’on leur donnait restaient très vagues, comme un « vous le saurez bien assez tôt ».

On leur offrit aussi, ce qu’ils acceptèrent sans condition ou presque, de diriger des départements. A la joie de Peter, son salaire était à la hauteur de ses espérances et exonéré des impôts. Et ils choisirent tous deux sur catalogue l’emplacement de leur résidence principale et secondaire sur l’île. Ils reçurent avant même de signer les contrats de confidentialité, leurs clés. A la fin de la journée, Orsino Somboli leur avait dit :

– Ce monde est comme un rêve, mais souvenez-vous, tout est explicable.

CHAPITRE 16: LES OBEDIENTS MECANIQUES

Une formation d’une dizaine de destroyers était en orbite autour de la planète-mère des Orixans, Elium. Dans l’un d’eux, sur le pont supérieur, face à une immense interface, une jeune femme observait le panorama de la planète bleutée. Elle fut rejointe par une autre femme dont les yeux bleu-argentés étaient reconnaissables. Quand elle la vit, elle s’écria surprise :

– Dame Njeddo Dewal ! Je ne m’attendais pas à vous voir ici. Sa majesté, mon noble époux ne m’avait pas précisé que l’honorable Neuf, qui serait à bord pour la visite, serait sa diseuse-de-vérité…personnelle.

La beauté dure de l’arrivante ne faisait pas le poids face à la splendeur de l’impératrice. Elle fit la révérence à sa maîtresse :

– Ras Ayida, noble empresse. Je m’attendais moi-même à voir l’empereur en personne sur ce spationef.

– Il avait une affaire urgente à régler…sur Gahinore.

L’impératrice guetta sa réaction, car la rivalité entre elle et le prince de Gahinore était de notoriété publique. Mais la diseuse-de-vérité de l’empereur était passée maître dans l’art de dissimuler ses sentiments. Sereinement, elle enchaina :

– Bien, c’est avec vous, noble empresse que je ferai visiter les premiers obédients mécaniques qui combattront.

L’impératrice inclina légèrement la tête de côté tout en la fixant du regard :

– Qu’il en soit ainsi.

Elles marchaient côte à côte. Ayida demanda :

– Est-ce vous qui avez mis au point le programme informatique de militarisation ?

– Il est vrai que je suis experte dans de nombreux domaines scientifiques, mais j’ai préféré confier la tâche à plus expérimenter que moi, répondit Njeddo Dewal. Cependant, j’ai supervisé les opérations. Et je veillerai personnellement à ce que notre première attaque offensive expérimentale soit un succès, votre altesse impériale.

– Dans combien de temps cela prendra-t-il effet ?

– La propagation du programme de militarisation a été instantané, mon empresse. Tous les obédients mécaniques de par les univers ont été désactivés quelques centièmes de milliseconde pour la mise à jour. Comme vous avez pu le constater, cela a été imperceptible.

– Les obédients mécaniques domestiques, protocolaires, miniers, ouvriers… partiront-ils tous en guerre ?

– Non, noble souveraine. Uniquement, s’il faut appuyer les obédients mécaniques militaires.

Ras Ayida cessa de marcher pour regarder Njeddo Dewal. Elle demanda étonnée :

– Il y a des obédients mécaniques militaires ? Déjà ? Comment cela est-il possible ?

– Les réservistes des mines des Cassitérides ont été réquisitionné il y a peu, mon empresse. Plus de 300 millions pour chacun des planétoïdes de cette fédération. Ils serviront à reprendre les deux avant-postes perdus en bordure de ce système.

– Qui a ordonné cette réquisition ?

– Noble souveraine. L’empereur en personne par décret impérial. L’heure était grave, Elium-la-brave perd ses défenses les unes après les autres.

– Bien, continuons.

Elle ne voulut pas approfondir la question bien qu’elle ait été contrariée qu’une décision aussi importante ait été prise sans son accord et sans qu’elle en soit informée rétrospectivement. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait été mise à l’écart des affaires impériales. Elle savait que Dame Njeddo Dewal en était responsable. Son cousin l’avait déjà suffisamment prévenu pour qu’elle ouvre enfin les yeux. Elle était certes impératrice consort mais détenait elle aussi le pouvoir impérial, par décret.

Elles avaient pris un transporteur pour les emmener dans le centre du vaisseau. Un trajet, qui aurait mis un peu plus d’une heure à pied vu les dimensions du vaisseau, ne leur avait pris que quelques secondes.

L’impératrice profita de cette intimité pour demander :

– Où en est cette arme biologique censée nous débarrasser définitivement de nos assaillants ?

Njeddo Dewal frémit imperceptiblement, surprise que sa souveraine aborde un sujet aussi controversé.

– Vous frémissez ? demanda-t-elle, feignant d’être inquiète.

Elle mentit :

– Non, noble reine impériale. Le projet est toujours en cours de développement. Nous l’utiliserons dans le cas unique où les obédients échoueront dans leur nouvelle tâche.

La reine reprit en aparté :

– Gageons alors que le recours à l’arme virale soit inutile…

Elles arrivèrent dans un grand hangar où étaient correctement alignés et à perte de vue des millions de machines. De taille d’homme, elles avaient une armature métallique et recouverte d’un métamatériau gris, d’apparence siliconée, presque translucide. Sur six pattes, elles avaient une paire supplémentaire en guise de bras et une sorte d’appendice caudale. Ça leur donnait un air de scorpion. Il y avait quelques scientifiques et techniciens qui, reconnaissant leur souveraine, s’étaient inclinés. Ils semblaient être des humains normaux car aucune aura ne transparaissait de leur peau et leurs yeux n’affichaient pas l’insolente grandeur des Orixans. Mais surtout, ils avaient une taille normale. Ils avaient arrêté leurs travaux et restaient immobiles, la tête légèrement baissée en gage de respect. L’impératrice inspectait :

– Impressionnant, chère Dame. Si les obédients s’avèrent aussi efficaces que vous l’attendez, les autres motions n’auront pas besoin d’être soumis au conseil martial.

Elle perçait de son regard de bronze Njeddo Dewal pour observer une quelconque réaction. Il n’eut rien. Elle répondit juste avec un sourire neutre:

– Ce serait mon plus grand souhait, noble altesse.

Imitant alors le décorum de l’impératrice, elle avait légèrement baissé la tête tout en la regardant. Déjà l’impératrice avait jeté son dévolu sur un objet étrange :

– Est-ce que c’est lui ? Pointant du doigt un cube gris métallique, aussi gros qu’un bus.

– Oui, c’est l’interface de l’obédient mécanique père, noble souveraine. C’est par lui que sont centralisées toutes les commandes informatiques.

– Je veux lui parler.

– Noble impératrice. Toutes les créatures à travers les 12 univers peuplés vous obéissent. L’obédient mécanique père en fait partie.

Ras Ayida se mit en face d’une des arêtes du cube :

– Dis-moi d’où tu viens, créature de métal.

Le cube gris vibra, se souleva, mu comme par une force magnétique, puis il fondit en une sphère grise liquide. Un visage humain se forma à sa surface. Sa voix était comme celle d’un synthétiseur et faisait des ondes à la surface de la sphère comme une pierre qu’on jette dans l’eau:

– Mon créateur ne m’a jamais dit son nom, ni d’où je venais.

– Je connais cette réponse créature de métal. J’ai lu tous les rapports après que nous ayons défait les tiens de leur agressivité envers les formes organiques. Sais-tu qui je suis ?

– Sa noble Majesté Ayida, Impératrice et Souveraine des 12 Mondes, Reine Consort d’Elium et Princesse de Gahinore, Védrona et Mizélis.

– Bien et toi, je te repose la question : qui es-tu ?

Le visage fit une pause avant de répondre :

– L’obédient mécanique père qui centralise les commandes des obédients mécaniques qui vous servent.

L’impératrice se tourna vers Njeddo Dewal :

– Perspicace votre jouet…

Njeddo Dewal resta de marbre. Pourtant elle était surprise par cette boutade. Elle ne laissa rien paraître. L’impératrice reprit :

– Peux-tu attaquer et détruire Gahinore, Védrona et Mizélis si je le souhaitais ?

Surprise, Njeddo Dewal voulut parler, mais l’impératrice leva aussitôt impérieusement la main pour qu’elle se taise.

– Non. Je ne peux attaquer aucune forme organique qui soit l’allié de l’empire. Je sers les Orixans et leurs alliés, je dois les sauver quoiqu’il m’en coute mais pas à leurs dépens. Je dois me sauver quoiqu’il en coûte mais pas au dépend des Orixans et de leurs alliés que je sers.

Elle se tourna à nouveau vers Njeddo Dewal :

– Tu l’as fort bien dressé.

Njeddo Dewal la défiait du regard et faisait mine de ne pas comprendre.

– Je vous demande pardon, noble empresse ?

– Mes paroles t’étonnent ? Moi qui suis d’habitude si candide. Mais je ne suis pas dupe de tes manigances.

N’importe qui aurait vacillé ou bredouiller face à des accusations aussi grave de la part d’un membre de la puissante famille impériale. Mais pas Njeddo Dewal qui gardait son calme. Elle s’était simplement mise à genou et regardait le sol :

– Si j’ai offensé de quelques manières que ce soit l’empresse des 12 mondes, je vous demande pardon et ferait pénitence.

Ras Ayida reprit d’une douce voix :

– Cela suffit toute cette comédie millimétrée chère Dame. Sachez juste que mon noble cousin n’est pas le seul à s’interposer. Je suis debout entre vous et le trône impérial. Vous êtes dangereuse. Vous vous comportez comme une intrigante. Dorénavant, n’oubliez pas que le pouvoir impérial est détenu par l’empereur… et l’empresse. Mon noble époux  a le pouvoir mais j’ai le pouvoir de vous rétrograder à un niveau que vous ne soupçonnez même pas. Si une seule décision m’échappe encore, je vous tiendrai personnellement pour responsable. Ne l’oubliez jamais. Et je veux connaître rapidement l’avancement exact du projet sur ce virus. Nous ne saurions être maintenus plus longtemps dans l’ignorance. Est-ce entendu ?

– Oui, Empresse…, balbutia-t-elle.

– Je ferai mon rapport à mon noble époux. Attaquez dans l’heure les avant-postes Krazilla et Oraynor, ordonna-t-elle au visage sans se soucier de Njeddo Dewal qui était restée à genou la tête baissée. Il est vital que ces bases reviennent au plus vite dans notre giron !

Les millions d’obédients mécaniques s’étaient cambrés sur leurs six pattes, comme une sorte de garde-à-vous. Elle partit sans même s’adresser à Njeddo Dewal. La sphère redevint un cube posé sur le sol du hangar. La diseuse-de-vérité se releva furieuse et humiliée, les yeux injectées de sang.

– Que faites-vous encore ici ! Misérables vermines ahuries !

Elle chassa les scientifiques et les techniciens qui détalèrent comme des lapins. Plus calme, Elle s’approcha du cube et le caressa :

– Cette femme va me compliquer la vie. Elle se croit intouchable peut-être. Elle me paiera cet affront… et cet empereur, qu’est-il allé faire sur cette misérable planète ? Il est grand temps de questionner mes Trois-Yeux et mes Sept-Oreilles.

Peu de temps après, les vaisseaux-destroyers quittèrent l’orbite d’Elium pour la bordure du système stellaire, avec à leur bord plus d’un milliard de soldats mécaniques prêt à en découdre avec les Anunnakis.

CHAPITRE 15: CLAY HILL

Agnès venait d’arriver à l’aéroport d’Édimbourg. Après un trajet en train de Tours à Paris, elle avait pris l’avion pour faire une courte correspondance à Londres, pour finalement arriver en Ecosse. Un chauffeur l’y attendait avec une pancarte à son nom. Récupérant ses bagages, elle prit place à l’arrière d’une berline noire qui, à sa grande surprise, l’emmena après deux heures de route dans un petit aérodrome, dans le nord de l’Ecosse. Un jet privé avait spécialement été affrété pour elle et un autre homme. La destination : une ville nommée Clay Hill. Elle est située précisément sur une île au milieu du triangle formé par les archipels des Orcades, Féroé et Shetlands, plus au nord encore de l’Ecosse. Cette île mystérieuse n’était autre que l’île Noire.

Agnès pensa que c’était l’occasion d’en savoir plus, car le chauffeur de la berline avait été pour ainsi dire très peu loquace. Elle n’en sut hélas pas d’avantage sur Hexagon Industries et le fameux Orsino Somboli. L’homme avait été également contacté de la même manière mis à part l’épisode de l’homme au mouchoir blanc. Il se posait les mêmes questions qu’elle. Il lui avait appris cependant deux choses importantes : l’île sur laquelle on les emmenait n’existait sur aucune carte. Et étonnamment, ni l’un ni l’autre n’arrivait à se souvenir du contenu du CD, ni la raison pour laquelle il leur avait paru important, presque vitale d’accepter la proposition de cette société. Ils avaient pourtant tout abandonné pour se rendre au bout de l’Europe septentrionale, dans un coin que personne ne connaissait, où personne n’aurait eu l’idée de venir les chercher. Ils leur étaient néanmoins impensables de vouloir retourner chez eux. Ils ne voulaient pas. Ils ne le pouvaient pas. Ils étaient poussés par la curiosité et par une force indéfinissable. Ce qui renforçait le mystère et leur intérêt pour toute cette affaire.

Ils firent connaissance durant le vol. Elle sut qu’il s’appelait Peter Silverstein et qu’il venait du Texas aux Etats-Unis où il exerçait en tant que physicien nucléaire. Il était deux fois divorcé et avait eu deux enfants du premier mariage. N’ayant pas obtenu leur garde, il se plaignait de payer une pension alimentaire exorbitante et maudissait sa première femme.

C’était un homme exubérant quand il parlait. Il ne cachait aucun détail de sa vie privé. Il avait un léger embonpoint et une tête ovale comme un œuf. Son accoutrement ne choquait pas sauf sa ceinture avec une grosse boucle en fer qui détonait avec le reste. Il n’était pas resté insensible au charme de la belle Agnès et le lui avait fait comprendre. Elle avait repoussé gentiment ses avances.

Lorsqu’ils arrivèrent enfin à destination, le soleil commençait à se coucher. Ils pouvaient apercevoir à travers les hublots de l’avion, les immenses falaises de granite noir de l’île. Elles culminaient en effet à plus de deux mille mètres au-dessus des flots et formaient comme un mur infranchissable. Ils n’avaient jamais vu pareil spectacle de toute leur vie. Le jet fit le tour de l’île pour finalement s’engouffrer dans un large et profond canyon au fond duquel il y avait une piste d’atterrissage. La manœuvre était fort difficile à cause des vents forts et de l’étroitesse relative du couloir. La nuit étant tombée, ils n’avaient pas remarqué que le canyon débouchait sur un immense cirque occupé par d’immenses bâtiments circulaires et tubulaires en verre dont les charpentes étaient des toiles de tiges d’acier trempé. Leur aspect était très futuriste.

Le peu qu’ils en avaient pu voir, ils avaient compris tous les deux que cette île, qui n’existait sur aucune carte, était exceptionnellement grande, bordée de falaises abruptes noires et hautes comme des montagnes, recouverte par endroit d’une épaisse forêt.

L’avion atterrit. L’air était plutôt frais et très humide. Ils virent de loin, stylisé sur la façade vitrée la plus large et la plus centrale d’un des dômes de verre, un dragon à cinq têtes crachant du feu. Ça devait être l’emblème de l’île. On pouvait lire aussi en grand :

KING ARTHUR PENDRAGON AIRPORT

Ils descendirent et furent accueillis par un homme élégamment vêtu. Il était trapu, de taille moyenne avec le haut du crâne dégarni. Il s’adressa à eux d’un air très enjoué :

– Je suis Orsino Somboli, PGD de Hexagon Industries. Je suis ravi de faire enfin votre connaissance. Docteur Strofimenkov, docteur Silverstein, bienvenue à Clay Hill sur l’île Deslimbes.

Ils lui serrèrent la main. Fatigués par leur long voyage respectif, l’excitation les maintenait tous deux éveillés aussi efficacement que la caféine. L’aventure ne faisait que commencer pour eux. Ils trouveraient enfin tout ou une partie des réponses à leurs questions.

Il y avait une vingtaine d’autres jets de toutes tailles sur le tarmac. Ils le traversèrent avec hâte car il y avait beaucoup de vent. Orsino les questionnait  sur le temps et les nouvelles de leur pays respectifs. Quand ils arrivèrent enfin dans la salle des arrivées, ils réalisèrent que ce n’était pas un banal aérodrome de campagne mais que la construction était digne d’un aéroport international. Il était vaste, moderne, aussi futuriste que l’extérieur le présageait. En dépit du fait qu’il était une heure tardive de la soirée, il y avait beaucoup d’agitation et pas mal de monde. Mais si certains étaient majoritairement habillés à la mode occidentale ou d’autres coins de la planète, d’autres avaient des accoutrements franchement étranges. Comme s’ils sortaient tout droit de l’époque préindustrielle revisitée. Il y avait des capes en cuir, des redingotes, des fanfreluches, des hauts de forme, des combinaisons sobres ou parfois très colorées. Ils avaient l’air de venir à la fois du passé et du futur. La scène était complètement folle et anachronique.

C’est comme si l’avion les avait débarqué dans un monde parallèle.

Agnès et Peter ne savaient plus où donner de la tête. Il y avait des indications holographiques qui apparaissaient et disparaissaient dans tous les sens et dans plein de langues différentes, dont la quasi-totalité leur était inconnue. Mais aucun des noms qui s’affichaient sur les écrans pour les arrivées ou les départs ne leur étaient familiers.

Ils étaient ébahis et posaient des tas de questions sans en attendre les réponses :

« Pourquoi un si grand aéroport pour une île inconnue ? Où vont tous ces gens ? D’où viennent-ils ? Où sont les avions de ligne ? Ils ne prennent quand même pas tous les jets ? C’est où ça, Rosto, Gondar, Ys, Rungholt… ?  Astroport 2, plateformes d’embarquement 17… ?»

Agnès, pourtant, appuya l’une de ces questions :

– L’île appartient-t-elle au Royaume-Uni ?

– Non… ! Hum, pas depuis cinq siècles au moins, avait réfléchi le PDG d’Hexagon Industries.

– Je parie que le gouvernement américain est derrière tout ça, avait interrompu Peter.

Orsino marchait d’un pas assuré, il avait une légère avance sur ses invités mais ne perdait rien de ce qu’ils disaient :

– Le gouvernement américain n’a rien à voir là-dedans, ni aucun autre d’ailleurs.

– Des milliardaires de je-ne-sais quelle société secrète, alors ?

– Non plus.

– Mais alors d’où peut bien provenir tout l’argent qui a permis à construire toutes ces installations ? demanda-t-il encore.

Agnès et Peter ne s’étaient pas rendu compte, mais ils étaient arrivés dans une annexe de l’aéroport et n’avaient toujours pas récupéré leurs valises. Cela ressemblait à une station de métro. Orsino s’arrêta net au niveau du quai devant des écrans transparents qui empêchaient visiblement les voyageurs d’aller sur le monorail. Une navette à sustentation magnétique et en forme de baguette entra aussitôt en gare. Les portes s’ouvrirent en coulissant de haut en bas, et les barrières transparentes des quais se perméabilisèrent. Il les invita à prendre place dans la navette.

Avant le démarrage, une voix désincarnée claironna :

KING ARTHUR PENDRAGON AIRPORT STATION

BIENVENUE A BORD

WELLCOME ABOARD

Il répondit enfin à la question de Peter :

– Question pertinente. Pour tout vous dire, nous ne sommes financés par personne…sur Terre.

L’engin filait maintenant à toute allure vers le centre-ville de Clay Hill. Il y avait en plus dans la cabine une petite famille et trois couples avec le même type d’habits étranges. Mais Agnès et Peter n’y prêtaient guère attention. Ils étaient restés bouche-bée plusieurs minutes face à la réponse sans équivoque d’Orsino, attendant peut-être que ce dernier finisse par avouer que c’était une plaisanterie. Agnès réagit enfin:

– Comment cela, pas sur Terre ? Ils ne sont quand même pas sur Mars ? Est-ce que c’est pour cela qu’il y a un astroport ?

– Eh bien, ils en auraient les moyens, avait-il répondu du tac-o-tac.  Mais non, pas de Mars, pas de cet univers en fait.

Les deux se regardaient avec de grands yeux.

– Monsieur Orsino, excusez-moi, mais allez-vous enfin nous expliquer ? demanda gravement Peter. Pour ma part, j’ai fait des milliers de kilomètres sans savoir pourquoi. Je sais juste que c’est très important et qu’il fallait que je vienne et j’ai besoin d’avoir des réponses.

Agnès acquiesçait. Orsino se permit de poser la main sur l’épaule du physicien.

– Ne vous inquiétez pas, demain vous saurez tout, c’est promis. Mais ce soir, vous êtes fatigués et ce serait tellement long expliquer. Vous avez fait un très long voyage tous les deux. Vous dormirez à l’hôtel cette nuit où vous attendent vos valises.

– J’ai une dernière question.

– Oui ?

– Est-ce que vous venez chercher toutes vos recrues à l’aéroport ?

– Ahahaha. Non, bien-sûr que non. Vous êtes les deux derniers que nous attendions. Alors je me suis dit que ce serait pas mal de venir vous cherchez en personne. Une limousine conduit par un parfait inconnu en plus du jet aurait été trop impersonnel.

Il leur fit un clin d’œil.

– C’est pas sûr que la limousine m’aurait déplu, chuchota Peter.

La navette ralentissait. Sur son monorail aérien qui surplombait la ville illuminée, on pouvait voir à travers les vitres qu’elle était tout ce qu’il y avait de plus normal. Elle ressemblait à une ville de taille moyenne du nord de l’Europe. Ils aperçurent au loin dans la nuit noire, où devait se situer l’aéroport, des boules de lumières vives montés en piquet comme des flèches dans le ciel et disparaître subitement, alors que d’autres apparaissaient dans les nuages comme par magie pour descendre en piquet vers l’aéroport tout aussi vite. Ce ballet lumineux les hypnotisait, mais ni l’un ni l’autre n’osèrent poser de question à Orsino sur ce phénomène…d’OVNI.  Puis l’engin s’engouffra dans un tunnel sous-terrain pour entrer enfin en gare :

CLAY HILL CITY HALL STATION

ASSUREZ-VOUS DE N’OUBLIEZ AUCUN BAGAGES

PLEASE, DON’T FORGET YOUR LUGGAGES

Avait signalé la voix désincarnée.

Avant de les laisser, Orsino avait rajouté :

– Je vous attends demain à 10H pour un débriefing complet. Ça sera votre journée d’intégration. Il y aura aussi une visite médicale pour s’assurer que vous êtes en bonne santé. Une voiture viendra vous chercher à 9H30.

Sans donner plus d’explications, la navette était repartie avec lui à son bord. Ils étaient restés là sur le quai, sans comprendre ce qui venait de se passer. Ils étaient livrés à eux-mêmes sur une île inconnue, dans une ville inconnue. Mais un autre homme les attendait. Manifestement, il leur faisait des signes pour les conduire à l’hôtel. Il ressemblait à s’y méprendre aux conducteurs des voitures qui les avaient menés de l’aéroport d’Édimbourg au petit aérodrome. Mais une fois encore, ni l’un ni l’autre n’osèrent en faire la réflexion. Ils avaient eu leur compte d’événements extraordinaires. Ils se contentèrent de le suivre. Inconsciemment, cette ressemblance leur avait donné confiance sans que l’individu ait eu à se justifier. Peter susurra à l’oreille d’Agnès :

– Drôle de type.

– Tu parles de ce monsieur, en montrant discrètement du menton l’homme inconnu.

– Non, cet Orsino.

– Oui, il va falloir qu’il nous explique pourquoi nous sommes ici… Il est quelle heure ?

Peter sortit son téléphone portable au lieu de regarder sa montre.

– Il est minuit et demi passé. Oh mon dieu ! S’exclama-t-il.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as passé ton heure du coucher, se moqua-t-elle.

– Non, Il n’y a pas de réseau…

– Attend qu’on arrive à l’air libre. Excusez-moi monsieur, c’est encore loin ?

Elle s’était adressée à l’homme qui les accompagnait. Il secoua la tête pour dire non.

Peter un peu nerveux se mit à l’assaillir de questions :

– Le dollar a cours ici ?

Il secoua la tête pour dire non encore.

– L’euro alors ?

Il secoua la tête.

– Comment je fais pour m’acheter des cigarettes si j’en ai plus ?

Il haussa les épaules.

– Vous parlez anglais ? Ou peut-être le français au moins ?

Il ne prit même pas la peine de répondre. Peter se tourna vers elle, interloqué.

– Agnès tu es sûr qu’on doit le suivre ???

Elle haussa, elle aussi, les épaules, fatiguée.

A ce moment-là, empruntant des escalators, ils sortirent des méandres souterrains de la gare pour déboucher sur une grande esplanade. Il y avait tout autour des bâtiments baroques qui rappelait l’Italie, sauf qu’ils avaient des colombages. Et juste en face au milieu, un vieux bâtiment plus classique qui semblait dater d’il y a au moins trois siècles. Ça devait être la mairie de Clay Hill, elle avait une apparence de cathédrale gothique revisitée. Il n’y avait pas un chat étant donné l’heure tardive. L’air de la ville était très pur. Le ciel était exceptionnellement dégagé et la trainée d’étoile de la voie lactée leur offrait un spectacle magnifique. Elle n’avait jamais encore vu autant d’étoiles de sa vie. Puis une pluie d’étoiles filantes acheva de la subjuguer. Ils s’arrêtèrent pour observer. Peter qui s’était rendu compte de son émerveillement, s’approcha un peu plus et lui dit :

– Ce sont les perséides. Elles arrivent tous les ans à la même date, en août. Beau spectacle, n’est-ce pas.

Ses yeux approuvaient mille fois. L’homme les emmena dans un immeuble moderne à côté de la mairie. Peter jeta encore un coup d’œil à son téléphone portable. Il n’y avait toujours pas de réseau. Il se résigna et se concentra sur le grand luxe de l’hôtel. Ils allaient enfin pouvoir dormir. Chacun récupéra sa valise à la porte de leur chambre, prit une douche rapide, enfila leur pyjama et aussitôt que leur tête entra en contact avec l’oreiller, leurs paupières lourdes tombèrent. Cette nuit-là, ils s’écroulèrent dans un sommeil profond et réparateur dans deux grands lits, roulés telles des chenilles prêtes à la métamorphose dans des draps doux en soie.

CHAPITRE 14: LE SYNDROME LEFAYE-SMITH

Heinrich se retrouva à nouveau, presque à la tombée de la nuit, dans un autre parc à quelques kilomètres de la ville de Lyon. Le lieu de rendez-vous lui avait été donné quelques heures plus tôt alors qu’il rendait visite à sa jeune fille malade à l’hôpital. Il avait épousé il y a plus de dix ans une française avait qui il avait filé le parfait amour. Ils avaient eu une fille mais lorsqu’ils apprirent qu’elle avait une maladie du sang incurable, leur couple ne put survivre à cette terrible nouvelle, à cela et à bien d’autres choses qui devenaient insolvables pour les deux. Il allait donc voir sa fille aussi souvent que son boulot le lui permettait en évitant soigneusement de croiser son ex-épouse et son nouveau compagnon.

Il cogitait dans sa tête en regardant les rares passants se promener, attendant que l’homme au mouchoir blanc, Gasper l’androïde, ne se manifeste. La recherche de l’avocat qui avait permis la libération de Vassili Patine avait fait chou blanc. Ou plutôt, ils avaient découvert que le fameux avocat avait trouvé la mort dans un accident de voiture quelques heures seulement après son tour de force. Cette piste n’était donc pas exploitable pour retrouver la trace du fantôme Patine.

Cela ne l’avait pas pour autant abattu, car il était sur autre une piste bien plus fructueuse qui le ferait avancer dans son enquête dix fois plus vite que ces dernières semaines : il avait découvert en ré-épluchant les dossiers, en réécoutant les bandes et en appelant quelques confrères à travers le monde que tous les enlevés avaient un point commun. Un point commun pour le moins étonnant qui serait passé aisément inaperçu sans son sens du détail et un peu de chance : tous sans exception souffraient d’un syndrome très rare. Si rare qu’il ne toucherait qu’environ trois cent personnes dans le monde (sur les sept milliards d’être humain). Appelé le syndrome Lefaye-Smith, il fut décrit pour la première fois en France et au Royaume-Uni au début du siècle dernier par un médecin qui compris que les patients atteints souffraient de synesthésie et d’hypermnésie avec un situs inversus. C’est-à-dire que les patients voient les sons et entendent les couleurs, ont une mémoire éléphantesque exceptionnelle et non-sélective et que la place de leurs organes étaient inversés (leur cœur est donc à gauche au lieu d’être à droite).  Il avait peut-être là une liste de personne à surveiller pour anticiper les enlèvements et coincer les criminels. Il lui manquerait donc plus qu’à connaître le mobile de leur crime.

– Détective Van Holmen, vous êtes en avance comme d’habitude…

La voix caractéristique de Gasper et sa lente articulation des mots l’avait tiré de ses pensées. Il lui répondit un peu agacé :

– Ou alors c’est vous qui êtes souvent en retard…

Son interlocuteur qui était comme à l’accoutumée dos à lui sur le banc public ne releva pas et poursuivit :

– Nous avons décrypté la vidéo du téléphone de la jeune fille.

– Et ? C’est exploitable ?

– Nous n’avons aucun visage, une voix tout au plus.

– C’est tout ? demanda-t-il étonné, s’attendant à ce que Gasper nuance ses propos.

– Je suis désolé de ne pas faire avancer d’avantage votre enquête mais nous avons appris que vous êtes bien plus en avant que vous ne le dites.

– Vous me surveillez ? demanda-t-il consterné.

– Oui, absolument. Mais pour votre sécurité, détective. Nous ne voulons pas qu’ils vous arrivent quoi que ce soit alors que vous travaillez pour nous sur cette affaire.

– Bien, dit-il juste avec une pointe de scepticisme. Sachez que je vous aurais parlé de tout cela à un moment ou un autre, mais professionnellement parlant, je préfère être sûr de ce que j’avance avant de partager des informations. Surtout dans ce type d’affaire.

– Bien, répondit l’homme en imitant le ton qu’avait pris Heinrich précédemment.

– Un mandat d’arrêt international sera lancé contre la personne de Vassili Patine dans maintenant moins de 24H, enchaina-t-il.

– Pourquoi ?

– Il est inculpé dans l’un des enlèvements et est donc soupçonné de faire partie de ce groupe.

– Gasper semblait réfléchir :

– Vassili Patine… hum… ne serait-ce pas un pseudo ?

– C’est possible. J’espérais que la vidéo nous dévoile un visage et nous permette de l’identifier clairement avec les photos que nous avons.

– Voyez-vous, si vous nous fournissez la photo de cet individu, nous serions peut-être en mesure de le retrouver plus rapidement qu’avec vos méthodes habituelles. D’où l’importance de nous communiquer tout ce que vous savez.

– Je vous enverrai la photo…

– D’autres choses ? demanda-t-il.

–  Oui, connaissez-vous le syndrome de Lefaye-Smith ?

L’homme avait paru vouloir se tourner en entendant Lefaye-Smith, dérogeant à tous ses principes de précaution.

– Non, je ne connais pas, avait-il cependant répondu calmement.

– Vous êtes sûr, insista-t-il persuadé d’avoir perçu une réaction dans son attitude.

– Sûr et certain. J’ai juste connu un Lefaye par le passé. Mais rien à voir.

– Tous les disparus ont ce syndrome. Je suis presque sûr que c’est le critère principal pour être enlevé par ces fanatiques. Quant à savoir pourquoi, je l’ignore encore, continua Heinrich.

– Combien ont ce syndrome ?

– 300 ou un peu plus… dans le monde. Ils sont synesthésiques, hypermnésiques et …

– … Ont un situs inversus, c’est bien ça, avait continué l’homme.

– Oui ! Vous connaissez alors !

– Non, je ne connais pas le syndrome, je vous l’ai déjà dit. Mais je l’ai déjà lu dans un protocole d’expérimentation.

– Un protocole d’expérimentation ?

– Je vous en ai trop dit.

– Je suis censé tout vous dire mais vous de votre côté, vous êtes avare en information, se fâcha-t-il. Comment suis-je censé avancé sans votre complète coopération ?

– Ne vous plaignez pas. Nous savons ce qui peut vous être utile dans votre enquête. Le reste n’a aucune espèce d’importance.

Il eut un silence  de quelques secondes qui fut rompu par une question :

– Monsieur Somboli demande comment va votre fille, demanda Gasper avec une certaine absence d’empathie.

– Ah vous ne la surveillez pas, elle.

– Non, elle n’est pas en danger vu qu’elle n’enquête pas pour nous, répondit-il au premier degré.

– Il n’y a aucun changement dans son état. Ça fait des semaines que ça dure.

– Il y en aura, soyez patient. Le traitement que nous lui avons fourni ne fera pas que lui donner quelques mois ou années de sursis. Mais elle sera complètement guéri, monsieur Somboli l’a encore certifié.

– Si monsieur Somboli l’a certifié…encore…

Gasper prit son mouchoir blanc habituel sortit le paquet de sous son imperméable et le glissa derrière lui. Heinrich le récupéra et s’en alla aussitôt sans même un au revoir, sans même un signe.

CHAPITRE 13: LE CONSEIL DES TREIZE

Sur Gahinore, la planète bleue, la civilisation des Humains étaient bien loin de ce qu’on appelle l’âge de pierre. Brillante, en plein essor et technologiquement étonnamment plus avancée que nous le serons jamais, les échanges commerciaux étaient florissants avec les planètes voisines : Védrona et Mizélis. Gahinore, qui n’était autre que notre bonne vieille Terre, n’était pas aussi différente d’aujourd’hui. Quant à Védrona et Mizélis, vous l’aurez sans doute compris, elles sont respectivement les noms orixans des planètes Vénus et Mars. Toutes deux alors verdoyantes, humides et peuplées.

Epargnées jusqu’alors des zones de combat, les trois planètes servaient de terre d’accueil pour les exilés de guerre et devaient payer un lourd tribut en soldats et en vaisseaux d’attaque et de défense. Car c’était là le devoir de toutes planètes vassales d’Elium l’Impériale.

Toutes les trois avaient à leur tête, trois frères : Ras Olokun dit le sage était prince-régisseur de Gahinore. Petit de taille pour un Orixan, il était reconnaissable par ses yeux or-brun. Il avait un visage doux et vénérable qui savait exprimer la sévérité quand les circonstances le demandaient. Grand leader, il avait pourtant vu sa popularité diminuer face à l’influence grandissante de la conseillère Njeddo Dewal qui avait le statut de « diseuse-de-vérité »  attachée au trône impérial.

Son benjamin avait hérité de Mizélis. Il s’appelait Ras Ogum le hardi. Bien plus grand que ses deux frères, il était connu pour avoir été le seul à avoir sauvé un système planétaire entier du génocide des Anunnakis. La bataille de Nimba, qu’il avait mené, était restée graver dans les annales et dans les mémoires.

Et enfin, l’ainé avait gardé Védrona comme fief. Il portait le nom de Ras Shango. Il était incontestablement le pilier le plus solide de Ras Olokun le sage.

Tous les trois étaient aujourd’hui réunis avec les dix autres souverains qui s’étaient opposés au vote de la motion B-757. Tous les treize étaient en huis-clos dans une salle qui ne laissaient entrer ni échapper aucune onde électromagnétique ni télépathique. Ils pouvaient être certains qu’aucune information ne pourraient fuiter pendant l’entretien. Ce lieu était appelé la Salle-sans-Ombrage.

Ils avaient pris place autour d’une très grande table ronde taillée d’un seul bloc dans la plus grosse des émeraudes importée de Védrona.

Si la majorité des treize assis avait l’apparence d’humains avec des attributs divins, d’autres en revanche n’auraient jamais pu passer inaperçu dans les rues de nos villes.

Le roi de Ker était terrifiant avec ses yeux rouges qui étincelaient comme des rubis. Aussi grand et aussi carré qu’un ours, il était aussi très bien pourvu en poils. Le visage des Kérites avait un aspect simiesque et leur voix grondait comme le tonnerre. A première vue, personne n’aurait voulu être leur ennemi ou leur chercher des problèmes. Leur caractère belliqueux s’accordait parfaitement avec leur physique impressionnant.

Le roi d’Otroki et des Otrokiens était aussi grand et aussi poilu. Et il faut bien le dire, avait un aspect simiesque également, bien que les deux espèces étaient génétiquement assez éloignés. Il suffisait déjà de voir que l’Otrokien avait deux paires de bras.  Si la première espèce semblait tout droit sortir d’un cauchemar, la seconde en revanche avait une apparence rassurante, comme de grosses peluches toutes dociles. Ils étaient aussi pacifiques qu’ils en avaient l’air. Leur voix également grave ressemblait plus à un ronronnement de gros chat. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les membres de cette race ne se nourrissaient que d’eau et de lumière. Leur pelage, en effet, le plus souvent roux, était photosynthétique.

Mais s’il fallait parler d’une vision sortie d’un rêve féérique, la reine de Nimba était la meilleure candidate : Sa majesté Amui-Ata. Elle venait d’une planète deux fois plus grosse que Gahinore, presque entièrement recouverte d’eau dont la couverture nuageuse et l’atmosphère étaient exceptionnellement denses. Elle était longue et féline. Dessinée comme une amphore, la texture de sa peau était entre celle du poisson et de l’amphibien. Elle arborait un camaïeu de bleue avec des irisations turquoise. Elle possédait une paire d’aile prothétique de belle envergure qui lui servait aussi bien à nager dans l’océan qu’à planer dans les airs denses de sa planète natale. Sa voix ensorcelante était comme une musique de harpe. Mais attention, tous les souverains de l’empire avaient appris à ne pas sous-estimer cette sirène qui pouvait devenir, comme son homologue mythologique, aussi dangereuse que belle.

La Salle-sans-Ombrage était éclairée par une lumière blanche fantomatique qui semblait émaner de nulle part. Elle n’était occupée que par l’antique table ronde d’émeraude et par les treize sièges flottant sur lesquels avaient pris place les souverains. Les murs étaient nus et incurvés, sans trace de portes ou d’une quelconque ouverture.

Olokun le sage commença :

– Njeddo Dewal nous prend de vitesse. Son influence grandit auprès de l’empereur.

– Et la tienne diminue auprès de l’impératrice, notre cousine, rajouta Ras Shango.

– Je vous dis depuis des lustres qu’il faut ouvertement la défier pour la faire condamner, intervint Ras Ogun.

Le roi des Kérites approuva mais Eabani l’Otrokien contra :

– Sans preuve ?

– Nous en avons suffisamment, gronda Sabroukou le Kérite.

Amui-Ata calma le jeu de sa voix enchanteresse :

– Juste des suppositions, des bribes de données… des convictions. Ça ne suffirait pas. En revanche, nous devons faire plus attention à notre groupe qui perd des membres. D’un conseil de trente-six, nous ne sommes plus que treize. Même cette réunion peut être considérée comme de la haute trahison. Etre déclaré félon n’arrangera pas nos affaires, c’est sûr.

– Etre déclaré félon ? Pour quelles raisons ? s’étonna l’un des treize.

Olokun répondit :

– Pour conspirer contre l’empire et tenter de renverser le régime.

– De vouloir faire sécession. Il y a plein de raisons. Ils auraient l’embarras du choix, rajouta son frère de Védrona.

Sûr de lui, le souverain gris de Gabar déclara :

– Il ne se risquerait pas à une guerre interne. Cela le priverait pendant des décennies voire des siècles des rentes vassales de nos planètes.

Olokun secoua la tête, désespéré par l’ignorance de son interlocuteur. Il s’adressa à tous :

– Je pense que vous n’avez pas bien compris à quoi peut servir de militariser les obédients mécaniques. Attaquer et réduire en miette les Anunnakis : oui, pour un certain temps. Mais pas uniquement. L’empereur lui-même ne le sait pas encore. Mais Njeddo Dewal sait que ce sera la seule manière de défaire nos armées quand le moment sera venu. L’empereur acceptera sans sourciller car plutôt qu’avoir nos rentes, négocier et écouter la voie de la raison, avoir le contrôle direct de nos richesses sera bien plus avantageux.  Combattre sur deux fronts avec les milles milliards d’obédients à ses côtés ne l’effraiera pas.

Le même souverain s’écria :

– Il faut renvoyer nos obédients ou les désactiver avant qu’il ne soit trop tard !

– Trop suspicieux, renchérit Olokun. On nous demandera des comptes. N’oubliez jamais, Njeddo Dewal guette tous nos faits et gestes. L’empereur boit ses conseils comme de la liqueur d’immortalité. Nous devons manœuvrer avec discrétion sans attirer l’attention sur nous.

– Et ce n’est pas le seul à boire ses paroles. Les 8 autres des Neuf aussi, ainsi que la majorité des membres du conseil martial, appuya son autre frère.

La voix de l’Otrokien ronronna :

– En parlant des Neuf, savons-nous enfin ce qu’est le protocole des Neuf. Qu’est-ce qu’ils mijotent en secret ?

– Là-dessus, nous sommes toujours dans l’ignorance totale sur ce mystérieux protocole malgré nos espions. Officiellement, il n’existe même pas. Nous savons que les motions font partie intégrante de leur grand dessein. Mais pourquoi font-ils cela ? Dans quel but ? Nous l’ignorons, avait répondu Olokun. Et quelque chose me dit que ce n’est sûrement pas pour sauver l’empire.

Le Lielosien avait pris la parole pour la première fois :

– Oui, ils profitent de cette guerre qui dure maintenant depuis mille ans pour mener à bien un projet.

– Et ça fait mille ans que nous ne savons rien ! trancha Ras Ogun.

L’Otrokien poursuivit :

– Savons-nous enfin le contenu des deux autres motions à venir ?

– La première à en croire mes sources serait d’avoir recours à une arme biologique pour décimer les Anunnakis. Un virus terrible qui est en cours de développement. Encore une arme qui pourrait se retourner contre nous. La seconde serait d’avoir tout simplement recours… aux Regalia.

Olokun l’avait su car l’impératrice le lui avait révélé quelques jours après le vote de la première motion. Une vague d’effroi imperceptible avait balayé la pièce. On pouvait lire sur les lèvres des souverains : les Regalia. Ses deux frères s’insurgèrent :

– Aussi longtemps que nous serons en vie, cette motion ne passera jamais !

– Sauf si nous sommes tous les trois déclarés félons, auquel cas nos voix passeront à l’unique représentante de notre lignée : notre cousine. Elle a beau être de notre sang, elle restera fidèle à son trône et à son époux.

– N’en soyons pas si sûr, avait soufflé Olokun.

L’ainé assura :

– Quand bien même ! Pour obtenir les cinq Regalia, il leur faut cinq clés… Notre famille est garante de l’une d’elles. En tant qu’ainé, je suis le seul à savoir où elle se trouve. Et je préfère mourir en emportant avec moi le secret de sa cachette.

– Soit, mon cher seigneur. C’est une déclaration bien noble que j’entends là. Cependant, n’engagez pas nos vies et celles de nos peuples dans votre bravoure qui peut parfois s’avérer inutile dans certaines situations…, avait rétorqué Sabroukou d’un ton sec.

Le prince de Védrona voulu riposter mais son sage frère l’en dissuada d’un geste discret. Il donna la parole à Eabani qui semblait avoir à dire quelque chose de capital.

–  En ce qui concerne les obédients mécaniques, j’ai peut-être une solution…

Tous le regardaient avec avidité, attendant qu’il dispense sa bonne parole.

– Parle singe volubile ! gronda le Kérites, ce qui, vu le personnage, est ironique, vous me l’accorderez.

L’Otrokien ne releva pas et poursuivit :

– Nous ne savons pas d’où ils viennent, n’est-ce pas. Mais les abstracteurs de quintessence sont suffisamment anciens pour le savoir, eux. Il n’est pas impossible de croire qu’ils auraient la solution pour les empêcher d’agir contre nous.

Le souverain gris dit aussitôt :

– L’idée n’est pas saugrenue. Mais… tous sont portés disparus. Il n’en reste aucun nulle part, aucune archive. Et ceux depuis plus d’un million d’année.

Eabani regardait tour à tour les trois Orixans comme s’il s’attendait à qu’ils disent quelque chose de plus pour soutenir sa thèse.

La douce voix enchanteresse de la sirène brisa ce manège :

– Je vois que vous savez comment nous sauver. Ne nous faites plus attendre…

Le prince régisseur de Gahinore se redressa et répondit :

– Nous sauver ? Non. Mais notre situation n’est pas aussi désespérée que nous le pensions. L’empire des Livres, vous connaissez ?

Aucun ne réagit sauf Eabani qui croisa ses paires de bras, satisfait.

– L’empire des Livres est l’archive des abstracteurs de quintessence… d’après la légende.

– Vous comptez nous faire espérer avec une légende ?

– Oh, mais les légendes Orixanes sont toujours emprunts d’espérance salvatrice, mon cher roi Sabroukou. Celle-ci ne déroge pas à la règle.

– Et où se trouvent ces archives ?

– Mon cher, dès que je le sais, je vous le dis. Mais Eabani n’a pas tort. Si nous la trouvons, nous aurons beaucoup de soucis en moins.

CHAPITRE 12: UN MYSTÉRIEUX COLIS

« Il est 10H45… Il est 10H45… Il est 10H45… »

Les rayons du soleil filtraient à travers les volets de la chambre. Agnès émergea la tête hors du drap. Son bras cherchait à tâtons le réveil parlant qu’elle avait assommé déjà à 5 reprises pour retarder l’heure du lever.

« Drrrriiiinnng !!! Drrrriiiinnng !!! » C’était l’interphone qui s’y mettait à présent.

– Mais ce n’est pas vrai, qui peut bien venir un dimanche matin ! marmonna-t-elle.

Comme la sonnerie ne retentit pas une seconde fois, elle commençait à se rendormir. Quand soudain, on toqua à la porte de sa chambre.

Agnès résigné de ne pouvoir continuer de dormir se redressa. Elle appuya sur son réveil parlant afin qu’il ne la rappelle pas une fois encore à l’ordre dans quinze minutes.

– Oui, Jacques ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Sa voix était caverneuse. La nuit passée, elle s’était endormie difficilement à 4H30 passé suite à l’appel étonnant d’Orsino Somboli, le PDG d’Hexagon Industries. En attendant que Morphée ne daigne la porter dans ses bras, elle avait cherché en vain sur internet des informations sur son interlocuteur et sur la société qu’il dirigeait.

– Il y a un coursier qui t’apporte un paquet…

– Un dimanche ?

– Oui, je sais c’est bizarre. Il y a un hexagone sur le paquet. Tu as dû commander quelque chose sur internet, non ?

Quand il avait prononcé le mot « hexagone », elle avait bondit hors de son lit, s’était précipité vers la porte pour l’ouvrir et aller dans le couloir.

– Où est le coursier ?!

– Dans le couloir. Mais qu’est-ce qui se passe ? C’est important ?

– Tu n’as pas idée à quel point ! Quelques secondes plus tard elle s’écria : Jacques !!! Il n’y a personne dans le couloir de l’entrée.

Son frère la talonnait.

– Il était là pourtant. Il a refusé que je signe à ta place. Regarde ton paquet est là, par terre.

Sur le sol, un gros pavé en carton jaune attendait. Il était étiqueté au nom du « Dr Agnès Strofimenkov » sur un fond bleu clair avec un logo hexagonal qui ornait l’inscription :

HEXAGON INDUSTRIES

– Cours vite voir à la fenêtre si tu le vois !

Il alla voir pendant qu’elle vérifiait dans la cage d’escalier. Il n’y avait personne nulle part. Même la rue était déserte.

– Tu m’expliques pendant que je fais le petit-déj ?

Il retournait dans la cuisine. Elle avait à peine remarqué la légère odeur d’œufs brouillés qui flottait dans l’air. Elle souleva le carton qui était plus léger qu’il en avait l’air.  Elle le portait pour le poser sur la table de la salle à manger.

– Je ne sais pas si tu vas pouvoir le croire, tellement c’est incroyable, dit-elle.

La curiosité attisée, il répondit simplement :

– Dis toujours.

Elle éventrait le carton. Jacques revenait avec un grand plateau avec croissants, œufs brouillés, du café et quelques clémentines. Il remarqua que son air avait changé :

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle s’était assise avec une feuille cartonnée à la main. C’était un billet d’avion:

– Je pars pour Edimbourg dans 3H…

– Quoi ? Comment ça ? Tu me préviens que maintenant ? Je pensais que tu m’accompagnais à la gare ce soir ?

– Je viens de l’apprendre à l’instant !

– Tu vas m’expliquer ou continuer à faire pleins de mystère. Dit-il un peu contrarié.

– Bien. Par où commencer ?

Oubliant le caractère confidentiel de ce qui lui arrivait, Elle remit le billet dans le paquet jaune qui contenait d’autres documents et raconta toute l’histoire pendant qu’ils déjeunaient. Elle n’omit rien, pas même l’épisode de l’homme qui était venu la voir dans son bureau une semaine auparavant.

Quand elle eut fini, son frère la fixait gravement :

– Agnès ? Tu penses que la folie d’Lisa est génétique ?

– Te moque pas de moi, je vais te montrer le CD mais avant, je vais préparer ma valise et me doucher.

– Mais tu vas partir comme ça, sur un coup de tête ? Et ton travail ? Ton appart ? Ça se prépare à l’avance un truc pareil ! Et tes deux stagiaires, ils valideront comment leur stage sans toi ?

– Dans ce paquet, tous ces petits tracas sont résolus pour moi. Ne t’inquiète pas pour ça petit frère… Hexagon Industries semblent avoir des ressources insoupçonnées.

Elle partait déjà pour se préparer, dansant joyeusement sur « Dancing Queen » de la radio de la salle de bain. Il savait que cela ne servait à rien dans ces cas-là d’essayer de dire quoique ce soit. Quand elle avait quelque chose en tête, elle fonçait toujours tête baissée et ne levait la tête qu’à l’arrivée pour constater les dégâts.

Il avait fini par voir lui aussi le contenu du CD et avait paru tout aussi intrigué et subjugué. Il la laissa partir en lui faisant promettre de lui donner régulièrement des nouvelles et des détails sur son nouveau travail.