CHAPITRE 7: DANS LA FORÊT DE SOIGNES

Elle court, elle court à en perdre haleine. Elle court aussi vite que ses jambes le lui permettent. Elle évite les obstacles aux mieux qu’elle distingue à peine dans la noirceur des bois. Les rayons de la lune bienveillante ne parviennent à percer que difficilement les branchages touffus de cette partie de la forêt. Elle n’entend plus ses poursuivants. Les a-t-elle semés ? se demande-t-elle.

La curiosité prit alors le pas sur l’instinct de fuite : elle osa l’instant d’une seconde jeter un œil en arrière dans cette folle poursuite, mais ce fut la seconde d’inattention de trop. Ses jambes perdirent la cadence, une légère dépression dans l’humus, un caillou ou une racine, personne ne le saura jamais, et elle perdit l’équilibre. Emportée par sa propre vitesse, elle tomba comme un boulet de canon vers l’avant, roula dans un massif de ronces et d’orties. Tout cela n’avait duré que quelques secondes mais cela lui avaient paru durer une éternité. Elle finit sa chute contre un tronc d’arbre, endolorie, le poignet et la cheville lésées.

L’adrénaline l’empêchait de ressentir la douleur mais pas la peur. Elle se releva et comprit rapidement qu’elle ne pourrait plus courir ni marcher : l’un de ses pieds n’étaient pas dans le bon sens. Elle en eut des sueurs froides et manqua de s’évanouir. Elle traîna tant bien que mal comme un poids mort sa jambe mal en point, en étouffant courageusement ses cris de douleurs à chaque cloche-pied qu’elle effectuait et qui lui assénait une douleur terrible. Elle s’assit dans un coin au milieu des arbres en espérant que ce serait là la meilleure cachette, attendant le jour salvateur qu’on vienne la sauver de ces fous dangereux. Une heure avait semblé s’écouler, la forêt était silencieuse et elle s’était assoupie, épuisée. Elle fouilla sa poche et en sortit son téléphone portable. Elle appuyait dessus désespérément, mais l’écran restait noir. Il n’y avait plus de batterie, c’était inutile de lancer un appel de secours. Elle jeta de rage loin devant elle son appareil. Quelqu’un le rattrapa à la volée :

– Nous t’avons regardé dormir…jeune fille…

Un frisson d’effroi la parcourut :

– Qui… qui est là ?! Qui est là ?!! S’il vous plait…

– Chhhhhhhhhut… jeune fille… ne gaspille pas ta salive…

La voix était haut perchée et peu rassurante. C’était celle d’un homme. Elle discerna dans la pénombre entre deux arbres, une ombre encapuchonnée.

– Pas de réseau et maintenant plus de batterie…c’est vraiment pas de chance, hein…

Elle voulut se relever mais en s’appuyant sur son poignet cassé, elle ressentit un choc foudroyant qui l’a fit retomber à la renverse.

La silhouette s’approcha, puis une autre, puis trois, puis plusieurs autres encore. Il y avait, en tout, une dizaine de personnes qui portaient des masques pour dissimuler leur visage, une cape et une capuche noire qui l’encerclaient.

– Je vous en prie, ne me tuez pas, suppliait-elle en pleurant.

– Ton ami était un dommage collatéral. Il était là au mauvais moment, au mauvais endroit. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est de ta faute, jeune fille. Si tu t’étais gentiment laissé faire dès le début…

L’un des hommes sortit une sorte d’éperon au bout duquel il y avait une aiguille.

Quand elle vit l’objet, paniquée, elle se mit à se traîner sur le sol pour échapper à ses tortionnaires. Ces derniers gloussaient, l’un deux retient ses jambes et un autre la retourna. Il la bloquait par les bras et les pieds. Elle se débattait comme une lionne. L’homme à l’éperon lui planta la fine aiguille dans le ventre en prenant son temps comme s’il voulait savourer chaque instant de son action. Elle fut étonnée de rien ressentir, ce qui était une maigre consolation.

L’homme ressortit l’aiguille de l’éperon ensanglanté et l’admira. Une petite lumière verte apparut dessus.

– C’en est une autre ! Parfait, emmenez-là ! Tu es très attendue jeune fille, si tu es sage, tu auras des bonbons… Difficile de croire que cette petite chose pourrait se défendre contre nous tous d’un simple claquement de doigt…

Elle se mit alors à hurler comme une démente couvrant les ricanements inquiétants des encapuchonnés :

– Non, non, laissez-moi ! Au secours, au secours, au … se…cou…r… !

Et elle perdit connaissance. L’aiguille était recouverte d’un poison neurotoxique.

Le lendemain à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans les locaux d’Interpol à Lyon.

– Heinrich ! Il y a un appel pour toi sur la 6, c’est important.

L’homme décrocha son combiné et appuya sur la touche 6.

– Inspecteur Van Holmen, je vous écoute, dit-il avec un léger accent flamand.

– Bonjour inspecteur. Il y a eu un autre enlèvement, dit la voix dans le téléphone.

L’inspecteur se redressa sur son siège. Son air était plus attentif. C’était un homme très grand, très carré, blond avec une barbe de trois jours, et de petits yeux bleus azurs.

– Je veux savoir où et quand, et j’arrive sur le champ.

– La forêt de Soignes, au sud-est de Bruxelles, hier soir.

– Vous êtes sûr que nous avons affaire au même groupe ? demanda-t-il.

– Oui, les indices semblent concorder. Nous sommes à … 29 victimes.

– 29 hommes et femmes, entre 15 et 32 ans, enlevés de par le monde… Et la victime de hier ?

– Pélagie Dekker, 17 ans. On a retrouvé son téléphone sur les lieux.

– Envoyez-moi tout sur ce que vous avez sur elle.

– C’est déjà fait inspecteur.

– Merci. Je serai à Bruxelles dans la journée.

– Encore une chose inspecteur…

– Quoi donc ?

– Il y a un témoin…qui a survécut. Il est hospitalisé.

– C’est inespéré ! J’arriverai dans la journée.

Et il raccrocha, la mine grave. Il sortit du bureau et du bâtiment sans dire un mot, marcha vers le parc de la tête d’or, puis lorsqu’il se sentit un peu à l’écart, il prit son téléphone portable, l’ouvrit, retira la puce pour en mettre une autre. Il appela le 1296.

La voix d’une femme était au bout.

– Allô ?

– Inspecteur Van Holmen.

– Un instant, s’il vous plait, fit la voix. Et à peine trois secondes plus tard :

– Heinrich ?

Cette fois, c’était la voix d’un homme avec un léger accent italien.

– Ecoutez, nous avons 29 victimes.

– C’est fâcheux.

– Oui, c’est fâcheux ! hurla-t-il. Il serait temps que vous me donniez la liste pour anticiper ces enlèvements.

– Déjà, calmez-vous et ensuite, vous savez que ce n’est pas possible. Retrouvez ceux qui ont fait ça. Nous vous avons donné toutes les clés en main pour réussir dans cette mission.

– En mentant à mes supérieurs sur ce qui se passe réellement ? Vous savez ce que je risque ? Ce n’est plus possible ! Donnez-moi cette liste.

– Trouvez la confrérie, Heinrich, et vous retrouverez les victimes…en vie, je l’espère. Mais je ne peux pas vous fournir la liste, et vous savez pourquoi. Ne la redemandez plus. Vous êtes le meilleur dans votre profession, prouvez le nous.  Et ce n’est pas en restant dans votre bureau à Lyon que vous y arriverez. On compte sur vous. Et une dernière chose : ne dites rien à personne et surement pas à vos supérieurs, les enjeux comme vous dites, vous les connaissez. Et c’est pour cela que vous avez acceptez en connaissance de cause.

Et l’homme raccrocha. Les traits finement ciselés de l’inspecteur se crispèrent. Il était en colère et frustré. Il redémonta son portable pour échanger les puces :

– Il faut que je réfléchisse autrement. Commençons par le témoin puis le lieu de l’enlèvement.

Quelques heures plus tard dans une clinique de la périphérie de Bruxelles :

L’inspecteur Heinrich Van Holmen entra dans la chambre du témoin, un jeune homme brun au teint maladivement pale était allongé, relié à des perfusions. Torse nu, des bandages enserraient son ventre.

– Ils m’ont poignardé ces lâches et m’ont jeté comme une ordure dans un fossé, dit-il remarquant que les yeux de l’inspecteur s’étaient attardé sur ses pansements.

– Vous vous en sortirez ? demanda-t-il platement.

– Je suis plus coriace que j’en ai l’air. Mais hélas, je n’ai réussi apparemment pas à la sauver. Vous êtes l’inspecteur, n’est-ce pas ? On m’a prévenu que vous viendrez.

– Oui, c’est bien ça. Et vous êtes ?

– Gamil.

– Vous entreteniez quel genre de relation avec la victime ?

– J’entretiens, vous voulez dire. Jusqu’à preuve du contraire, elle n’est pas morte, juste enlevé, non ?

– Oui, quelle relation entretenez-vous avez mademoiselle Dekker ?

– Je suis son copain…Oui, je suis un peu plus vieux qu’elle mais je n’ai que 21 ans, elle en a 17, dans quelques années, on y verra rien.

– Je ne suis pas là pour votre différence d’âge. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce qui s’est passé ?

– Je l’ai encouragé à m’accompagner à une rave party en forêt. C’est la mode, genre on est connecté avec la nature, le retour aux sources. Et des types ont débarqués avec des masques et des capes. On a cru qu’ils étaient juste un peu spéciaux, et qu’on était dans le même trip. Mais ils ne dansaient pas. Ils cherchaient quelqu’un ou quelque chose et s’étaient postés un peu partout dans la foule. Quand ils ont repéré Pélagie, ils ont essayé de l’emmener. Elle s’est défendue, je me suis battu, et là, ils ont sorti des poignards. J’ai compris qu’il ne rigolait pas. J’ai hurlé à Pélagie de s’enfuir. Elle a détalé mais moi ils m’ont étalé. Tous les autres au lieu de nous aider ont fui aussitôt. La rave n’était pas vraiment légal…

– D’accord. Vous souvenez-vous de quelques choses qui sortiraient de l’ordinaire ?

– A part des types qui portaient des masques et des capes, vous voulez dire ?

– Et Mademoiselle Dekker vous a-t-elle paru différentes ces derniers jours ou semaines, son entourage… ?

– Non.

– Est-ce qu’elle s’est confié sur un sujet particulier ?

– Non plus…

– D’accord. Je vous remercie jeune homme.

– Oh attendez ! Elle faisait beaucoup de cauchemars ces derniers jours. Elle disait qu’elle revivait la nuit la journée du lendemain ou quelque chose comme ça. Mais je ne pense pas que ça a à voir avec son enlèvement…

– Tout est important. Reposez-vous, vous m’avez aidé plus que vous ne le pensez.

– Monsieur…vous la retrouverez, n’est-ce pas ?

– Nous ferons ce que nous pourrons pour cela.

– Inspecteur ?

– Oui ? répondit-il d’un ton presque exaspéré.

– Les couteaux, je veux dire les poignards. Ils avaient tous le même logo gravé dessus.

– Lequel ? il avait l’air soudainement beaucoup plus intéressé.

– un oiseau…peut-être, je n’en suis pas sûr… c’était le bordel, il faisait noir.

– Reposez-vous…

Et il sortit pour de bon cette fois-ci, l’air songeur.

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