CHAPITRE 2: LE MANOIR

Les deux journalistes-reporters et leurs techniciens découvraient l’intérieur de l’immense demeure. Une quinzaine de paires de souliers martelaient les dalles de pierre et de marbres de la gigantesque habitation.  Le majordome, en tête de file, marchait vite, d’un pas assuré et léger malgré son apparence lourde. Toujours droit comme un piquet et le regard vers l’horizon. Ils passèrent le grand hall, ils empruntèrent de nombreux corridors, tous plus long les uns que les autres, et tous rivalisant de beauté et de décoration de tous styles. Ils tournèrent à droite, à gauche ; encore à gauche puis à droite, ils descendaient et remontaient, pour à nouveau descendre et remonter ; cela n’en finissait pas. Un vrai labyrinthe.

Les deux compères et leurs acolytes, quelque peu essoufflés, admirant en hâte le spectacle de l’endroit, commençaient à se demander si le majordome ne les faisait pas tourner en rond et s’il avait bien compris la raison de leur venue.

– Excusez-moi, m’sieur mais…, avait commencé la jeune femme.

Puis aussi brusquement qu’il s’était mis en route, il s’arrêta net. Surpris, les deux premiers de la file, eurent à peine le temps de ralentir et se tamponnèrent contre sa masse. Se retournant pour leur faire face et semblant n’avoir rien sentit de la bousculade, il dit tout bas d’un air réprobateur en pointant deux grandes portes en chêne massif:

– C’est le salon des rendez-vous. Il vous attend depuis vingt longues minutes… Ne le fatiguez pas, il n’est plus tout jeune.

Sur cette recommandation, l’ogre s’était transformé en un bon gros géant, sa voix toujours aussi grave et vibrante s’était faite moins abrupte et le volume sonore plus bas. On pouvait lire dans son regard une lueur de sympathie dans le fond gelé de ses yeux. Mais malgré tout, il restait droit et repartit de sa démarche tout aussi droite et automatique.

La jeune femme le regardait s’éloigner et lorsqu’elle ne le vit plus au bout du long couloir, elle devint aussitôt plus détendue. Elle arrangea son col, libéra ses longs cheveux noirs de son sage chignon, peigna de ses longs doigts manucurés ceux du jeune homme. Sa face s’éclaira, ses traits devinrent comme ceux d’une folle, se frottant les mains et pointant du doigt chacune des personnes présentes :

– Bon et bien nous y voilà enfin, la chance de notre vie d’avoir tous le prix Albert du meilleur documentaire. Alors ne la GÂ-CHEZ PAS, cette fois. Fini les gaffes… Attention c’est MO-A qui pose les questions, toi tu enregistres, toi tu filmes, et je ne veux pas un seul incident…

Elle entendit une raillerie sur le fait que c’était plutôt sa chance à elle d’avoir le prix. Elle fit mine de ne pas entendre le chuchotement, et se tournant de nouveau vers son collègue, elle lui adressa presqu’à demi voix sur le ton d’une menace à peine voilée :

– Tu peux intervenir bien-sûr mais uniquement si j’oublie des détails. Mais ça n’arrivera pas…

– Oui, oui, okay…, entonnèrent-ils tous en chœur.

Ils étaient exaspérés par son comportement de petit chef.

Une voix guillerette se fit entendre alors :

– Maintenant que vous avez donné vos belles recommandations, qu’attendez-vous alors pour entrer ? Vous savez, je suis un vieillard de plus de trois cents ans. Je n’ai donc pas toute la vie devant moi. Je pourrais très bien rendre l’âme sur le champ.

Surpris, ils se rendirent compte que dans l’embrasure de la porte, une silhouette grisonnante, presque fantomatique, un sourire allant d’une oreille à l’autre, les inspectait sous toutes les coutures. C’était le vieil homme du divan.


La jeune femme noire svelte comme un épi de blé était seule, assise sur l’herbe. Elle était songeuse. Elle caressait du bout des doigts ses lèvres en repensant au baiser. Il y avait longtemps que je n’avais reçu un baiser sur ses lèvres, se disait-elle.  Se levant, elle se rappelait encore l’odeur du massif de roses qui avait disparu. Elle esquissa un sourire qui illumina ses traits fins. Ses yeux noirs s’étaient légèrement plissés. Elle ramena ses longues tresses sur l’une de ses épaules et souffla comme si elle voulait éteindre une bougie. Le beau paysage s’évanouit alors et laissa place à une pièce remplie de vieilleries et d’antiquités. Le visage, à l’instant si jeune, était à présent parcheminé. Mais la ressemblance trahissait le fait que la jeune femme noire svelte comme un épi de blé était devenue cette vielle femme courbée par le poids du temps.  Elle avait le même type de casque en arceau muni d’une visière. Elle le retira et le déposa près du même type d’appareil icosaédrique.

Elle sortit de la pièce pour se mettre sur la terrasse. Elle observait le panorama de la cour : des arbres tropicaux au loin formant un petit massif boisé, des rires d’enfants et des conversations animées.  Ne trouvant rien à faire, elle entreprit alors de prendre un balai. Un minuscule garçon aux yeux immenses s’approcha d’elle et lui demanda en tirant sur son pagne :

– Grand-mère, pourquoi es-tu si heureuse ?

– Mon tout-petit, répondit-elle d’une faible voix. Je viens de voir un très vieil ami.

Puis elle se mit à rire de bon cœur comme une échevelée.

ONIROSCOPE

Oniroscope, tu dis ? Jamais entendu parler. Tu voulais écrire magnétoscope, non ? Ou stéthoscope, peut-être ? Non, vraiment ! Oniroscope !

Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce nom barbare ? Il provient de deux noms grecs oniros et skopos qui veut dire « observer les rêves ».

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L’usage des oniroscopes est assez répandu dans LCDC et parfois de manière détournée ou malhonnête.

Ce sont des ordinateurs quantiques complexes qui utilisent à la place d’une interface graphique (écran) le monde imaginaire des rêves généré par le cerveau du ou des utilisateurs auquel il est branché.

Ils ont été inventés au départ dans un but bien précis : afin que les puissants puissent se retrouver en rêve collectif et discuter d’affaires politiques et financières secrètes sans craindre d’être espionnés. Mais il a rapidement eu d’autres applications, en psychiatrie notamment.

Il a plusieurs fonctions :

Deux fonctions basiques (utilisées pour le loisir ou par les psychiatres en psychanalyse):

  • Lecture des rêves
  • Enregistrement des rêves (les onirographes)

Une fonction intermédiaire :

Création de rêves aléatoires ou thématiques (base onirographique artificielle) dans lesquels plusieurs personnes peuvent se retrouver.

Par exemple, les onirographes linguistiques permettent d’apprendre une langue en quelques jours en rêvant, en immergeant l’utilisateur dans la langue proposée (fonction oniropédique qui permet d’apprendre en dormant).

Une fonction avancée accessible uniquement par ceux qui maitrisent parfaitement les rêves lucides :

Elle permet à ces personnes appelées oniroducteur de créer des rêves conscients à partir de souvenirs (fictif ou non). Cela devient une autre manière de raconter une histoire.

Il existe différents modèles dont le plus ancien est un simple icosaèdre (unité centrale) associé à des casques à visières qui permettent la connexion à l’encéphale.

Comme tous les ordinateurs, ils peuvent être en réseau et comme tout réseau, s’il n’est pas sécurisé, il peut être piraté.

CHAPITRE 1: LE SEIGNEUR DE L’ÎLE NOIRE

Il était une fois, dans un monde très similaire au nôtre, sur une île mystérieuse entourée de hautes falaises noires, un très vieil homme qui avait vécu plus longtemps et plus d’aventures qu’aucun autre homme, disait-on.

Caché aux yeux du reste des mondes habités, il vivait là une retraite paisible, presque seul dans une maison cossue, au milieu d’une immense propriété. Aussi l’appelait-on le maître de l’île Noire. Cet homme peu commun, qui avait vécu des aventures extraordinaires, avait sans nul doute participé à changer la destinée de l’humanité toute entière. Sentant que l’heure était proche, pour tirer sa dernière révérence, il prit la décision de révéler enfin ses souvenirs et ses secrets. Il fit convoquer alors l’une des meilleures journalistes et prépara des mois durant cet entretien exclusif.

Le jour tant attendu arriva. C’était un doux après-midi d’automne. Beaucoup d’arbres s’étaient dévêtus. On ne pouvait entendre que le léger bruissement des feuilles mortes. Elles dansaient doucement sous la brise de la fin de l’été indien, accompagnées des chuchotements des écureuils qui commençaient à mettre de côté leurs réserves pour l’hiver.

Une voiture hybride bleu métallique venait de pénétrer dans l’immense propriété du maître de l’île Noire. Elle s’était garée devant son célèbre manoir. Elle fut bientôt suivie par une procession de camionnettes à antenne. Lévitant à quelques centimètres du sol, les véhicules s’étaient doucement posés sans un bruit et sans un souffle.

Les écureuils affairées laissèrent tomber noisettes et autres noix et observaient l’étrange spectacle qui s’offrait à eux.

Bientôt, un couple, une jeune femme asiatique et un homme brun plus jeune encore, descendit de la voiture. Puis ce fut le tour des autres engins de déverser un flot d’hommes et de femmes, qui très vite encombrèrent le perron et emplirent l’espace de leurs conversations. Tirés à quatre épingles et affublés d’électroniques, ils étaient tous en uniforme noir et blanc. Sauf le couple qui était vêtu classiquement. Ils avaient adopté, pour l’un, un costume cigarette gris et pour l’autre un tailleur bleu marine seyant.

Le vacarme avait eu raison de la curiosité des petits rongeurs qui détalèrent à toutes pattes dans les hautes herbes défraîchies. Seules sept colombes qui s’étaient posée dans les branchages semblaient observer la scène avec intérêt.

Les visiteurs furent rapidement accueillis par un majordome sorti de nulle part. Il était plutôt imposant et son air était peu commode. Sa carrure semblait occuper tout le cadre de la grande porte d’entrée.

Remarquant son air impassible et froid, la jeune femme décida de prendre les devants et tendit sa main:

— Bonsoir monsieur. Sonja Kosan, journaliste-reporter de Planète, nous avons rendez-vous avec …

L’homme, toujours impassible comme une tombe, se pencha mécaniquement tel un automate vers la jeune femme. De ses yeux, il balaya son visage comme pour mieux inspecter ses traits et tenter d’y déceler une trace qui pourrait trahir les véritables raisons de sa visite. Puis sans même jeter un coup d‘œil à la main qu’elle lui présentait, il gronda en lui coupant la parole :

– Un rendez-vous ? A cette heure-ci ?!

La voix du mastodonte était si grave que les visiteurs sentirent leur os du sternum vibrer.

– Hum oui… un rendez-vous…

La jeune femme ne se laissa pas décontenancer. Elle fit sa voix bien plus douce encore, comme pour amadouer un molosse à qui l’ont voudrait échapper et qui serait prêt à bondir :

– … pour une interview, ou plutôt un documentaire. Nous sommes attendus…

Elle eut à peine le temps de terminer ce qu’elle disait, que le majordome, haussant les épaules, tournant les talons, leur fit mine de le suivre ; ce qu’ils s’empressèrent de faire. Bien que chacun, en eux-mêmes, trouvait ce grand bonhomme robuste bien impoli pour un majordome, ou du moins pas très accueillant.

Deux hommes faisaient le guet à travers l’une des nombreuses fenêtres du manoir. Ils voyaient l’attroupement sur le perron. Une femme surgit derrière eux, pour observer également la scène :

– Ils sont enfin arrivé. Il faudrait peut-être réveiller Papa, non ?

L’un des hommes se retourna et secoua la tête.

– Il parle avec tu-sais-qui. Sa vieille amie de toujours.

– Ah, je pensais qu’il faisait une sieste tardive. Je me demande ce qu’il peut bien lui dire.

Non loin sur un divan, une petite forme maigrelette était couchée.  L’homme semblait dormir. On pouvait deviner sous ses paupières les mouvements rapides de ses globes oculaires, trahissant qu’il était en plein sommeil paradoxal. Cependant, en y regardant de plus près, il avait sur la tête, un casque en arceau à peine visible qui lui coiffait les tempes et muni d’une visière qui lui recouvrait le front. D’un petit appareil icosaédrique posé sur une table sculptée, de petites lumières clignotaient et semblaient répondre à un écho lumineux.

– Ce doit être suffisamment intime ou confidentiel pour qu’il utilise l’oniroscope à la place d’une télétransmission holographique. Laissons-lui encore quelques minutes. Ses invités sont encore en bas. Le temps qu’ils arrivent, nous les ferons patienter …

Le vieil homme, quant à lui, poursuivait son rêve partagé :

– L’endroit que tu as choisi aujourd’hui est aussi joli que le précédent.

Il était assis sur des hautes herbes grasses près d’une femme noire, svelte comme un épi de blé à la peau lisse et d’une perfection surnaturelle. Sa jeunesse contrastait violemment avec la vieillesse de l’homme. Il arrachait machinalement les pétales d’une marguerite et s’émerveillait de sentir le parfum d’un massif de roses tout près. L’air était tiède et les rayons du soleil lui chatouillaient chaleureusement le visage.

– Est-ce ton esprit qui l’a créé ou l’as-tu  pioché dans le répertoire de la base du système onirographique ?

– A ton avis ? lui dit-elle en souriant. Dis-moi donc pourquoi tu as accepté de participer à ce documentaire ? Être sur le devant de la scène te manque déjà ?

Il laissa tomber la marguerite sans pétale, lui prit la main et posa sa tête sur ses cuisses. Elle baissait la tête maintenant pour voir ses yeux clairs. Il la regardait tout aussi intensément et lui répondit :

– Je n’ai rien eu à accepter, c’est moi qui ait sollicité ces journalistes. Tu sais pourquoi, ils me l’ont demandé. Et, il est temps de leur dire à tous, tu ne crois pas ?

– Tu leur diras pour moi aussi ? Lui posa-t-elle anxieusement.

– Je leur dirai pour toi aussi.

Leurs yeux devinrent humides d’émotion.

– Alors c’est comme ça que l’histoire se termine, lui dit-elle. Montre-moi ton jeune visage comme il était, il y a si longtemps.

Le visage du vieil homme rajeunit aussitôt et son corps était celui d’un jeune homme d’une vingtaine d’année. Elle se pencha pour déposer un baiser sur ses lèvres. Il eut un silence qui en disait long sur l’intensité de leur relation. Elle se redressa, comme si elle sortait d’un joli rêve.

– Repartons, je pense qu’il est l’heure. Je leur raconterai aussi de mon côté, lui dit-elle.

– Tu leur parleras de moi ? De nous ?

– Je leur raconterai tout. Et que les colombes conspirent toujours.

– Ma tendre colombe…

Extérieurement, l’homme âgé, couché sur le divan, rêvait. Il avait un sourire et ses traits étaient détendus.